Dimanche d’août

Article écrit par

Chronique d’un dimanche de congé romain dans l´Italie bondissante de l´après-guerre.

Un dimanche d’aôut 1949, alors que l’Italie sort à peine de la guerre mais que des jours prometteurs d’un pays en reconstruction s’annoncent, Luciano Emmer filme, dans une œuvre chorale, plusieurs romains, de couches sociales différentes, en partance pour leur jour de congé sur les plages d’Ostie.

Aller-retour pour Ostie

C’est une cacophonie grouillante de va-et-vient d’habitants romains, d’enfants qui pataugent dans des bassins, d’adultes qui crient, de jeunes hommes qui se lancent sur leurs bicyclettes et de circulation assourdissante qui marquent d’un premier abord Dimanche d’aôut. Ce jour de congé qui vient offrir un temps de répit et de légèreté dans le quotidien d’après-guerre est ici filmé comme une fête longuement attendue, un peu languissante, de déclenchement de mouvements humains trépidants, où chacun se rue dans son moyen de transport (plus ou moins pratique et agréable selon les situations sociales) pour partir à la mer. Un éventail varié de situations et de personnages illustre ce panorama social de l’Italie qui se trouve à l’orée d’un bond économique. Le réalisateur suit une famille nombreuse et pauvre qui s’entasse pour aller profiter de son séjour, un couple de bourgeois, ou encore un agent de circulation (Marcello Mastroianni à ses débuts) contraint de rester à Rome ce jour-là, dans une capitale devenue déserte. De la mise en scène de Luciano Emmer émane une légèreté teintée d’un réalisme documentaire. Ainsi de cette famille réunie au bord de mer, se précipitant d’avaler goulûment la plâtré de spaghettis préparés par la mère, tandis que leur jeune fille va manger son plat en retrait, comme pour mieux savoureux ce moment de relâche dominicale. Une torpeur qui imprègne chaque plan sans pour autant cacher un quotidien autrement laborieux pour beaucoup des habitants.


Torpeur en demi-teinte

Ce ton enjoué en surface, annonciateur des comédies à venir dans les années qui suivent (pas encore de fanfaronnade avec un Vittorio Gassman…) dévoile pourtant en arrière plan les restes d’un pays ayant souffert de la guerre. A l’image de ces barraques trouées au sein desquelles de jeunes garçons se font un chemin. Tandis qu’un couple se promène en roulant dans une voiture luxueuse, d’autres profiteront à peine de cette journée de congé, signifiant les déclassements sociaux en cours. Le cinéaste émaille ici et là des intrigues aux aléas amoureux pour développer son récit mais demeure accrocher au caractère social de son oeuvre (tel qu’on a pu le voir dans certains des films néoréalistes réalisés par Vittorio de Sica, comme Le Voleur de bicyclette, les deux films tirant d’ailleurs leur scénario du même Cesare Zavattini) tout en portant un regard tendre sur ses personnages. En mettant en scène cette journée d’août Luciano Emmer signe un film qui peut paraître mineur par bien des aspects mais dresse le tableau fin et lumineux d’un pays sur le fil du changement, augurant des transitions sociales, économiques et culturelles à venir.

Titre original : Domenica d'agosto

Réalisateur :

Acteurs : , , , , , ,

Année :

Genre :

Pays :

Durée : 82 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..