Décadrage 7 : Christian Boltanski, "Storage Memory"


Décadrage 7 : Christian Boltanski,

Du Boltanski tous les mois à moindre coût. Coup de génie ou coup de burin ?

Article de Mickaël Pierson



Le travail de l’artiste français Christian Boltanski a toujours oscillé entre la gravité et la facétie, comme les deux faces de l’existence. Opposées, mais fatalement complémentaires. De la quête névrotique de la confection de la boule de terre parfaite à la collecte maniaque de traces d’existence – des vêtements, des boîtes, des portraits, des meubles, de battements de cœurs… – l’œuvre de Boltanski a pris des formes diverses depuis la fin des années 1960, mais a toujours pourtant été identifiable entre mille, portée par un inexorable défilement du temps, la fugacité du passage sur Terre et au-delà par l’angoisse et l’absurdité même des gestes de l’homme, faisant de l’artiste un descendant tant de l’existentialisme que du théâtre de l’absurde.

Son dernier projet en date a de quoi surprendre. A la monumentalité et la complexité de ses dernières installations (Personnes au Grand Palais en 2010, Chance à la Biennale de Venise en 2011) répond le caractère flottant et diffus d’un procédé au long court qui va donc occuper Boltanski pour le reste de ses jours. A l’heure où le streaming pirate a pris un sacré coup, Boltanski lance son propre système de distribution de films sur internet. Tous les mois, l’artiste propose dix films d'une minute à qui voudra bien s’abonner à son site. Pour cent-vingt euros, vous recevrez donc annuellement cent-vingt minutes de pur Boltanski. C’est certes plus cher que feu Megaupload (que ton âme repose en paix l’ami !), mais au prix de la vidéo sur le marché de l’art, c’est donné… Boltanski déjoue donc le système marchand et le caractère unique de l’œuvre d’art (1) et sort l’œuvre du musée pour la mettre dans votre boîte mail. Voilà quelque chose qui au moins ne ponctionnera pas les poches trouées du Ministère de la Culture. En ces temps de crise, Boltanski pense à tout.

Le contenu, lui, reste pour l’instant un mystère que seuls découvriront les abonnés. On ne peut, pauvre quidam, que fantasmer à partir de ce qu’on connaît de l’œuvre de l’artiste. Et c’est peu dire que ce projet résonne avec de nombreuses productions passées ou récentes. Car Storage Memory n’est qu’un juste retour là où Boltanski a commencé sa carrière : au film, à l’image en mouvement. A la fin des années 1960, il présentait de brefs films à la fois grotesques et horrifiques (L’Homme qui tousse, La Vie impossible de Christian Boltanski) dans un environnement fait de grossières marionnettes grandeur nature dans les cinémas parisiens. On évoquait encore tout récemment l’étrange et troublant Essai de reconstitution des 46 jours qui précédèrent la mort de Françoise Guiniou (1971) lors de son passage à Doc et Doc au Forum des images. Plus tard dans les années 1980, il retombait en enfance avec ses beaux théâtres d’ombres, fragiles et mélancoliques, qu’il montre dans les musées. L’un d’entre eux est d’ailleurs visible gratuitement dans les sous-sols du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Mais cela fait surtout écho à l’une des expériences les plus singulières engagées par l’artiste qui a vendu son âme au diable, ou plutôt à un collectionneur. Boltanski a fait un pari sur l’avenir, le sien en l’occurrence, avec un riche joueur professionnel (interdit de casinos car doté de capacités exceptionnelles de calcul). Dans une grotte que possède le collectionneur en Tasmanie (ça ne s’invente pas !), des écrans sont installés et diffusent en direct 24 heure sur 24 l’activité – ou plus certainement la non activité d'une bonne partie du temps – captée par quatre caméras disposées dans l’atelier de l’artiste. L’œuvre est un viager et Boltanski reçoit une somme fixe par mois. Selon la règle établie par l’artiste et le collectionneur en 2010, si Boltanski meurt avant huit ans après lancement du processus, le collectionneur y est gagnant (calcul effectué au vu de la côte de Boltanski sur le marché), s’il vit plus longtemps, c’est l’artiste qui gagne. Boltanski a donc surtout acheté une liberté artistique à moindre prix. Contraignante certes – l’intimité de son atelier violée – mais libératoire car lui assurant un revenu non négligeable et permettant ainsi de développer des projets plus fragiles. Comme ce projet de Storage Memory qui devient ainsi l’exact inverse de son pari avec le diable.

D’une œuvre pour un seul à un prix phénoménal, l’artiste propose à tous des œuvres à moindre coût. Ou comment passer de la mégalomanie à la démocratisation culturelle en deux leçons ! Le doute persiste sur le contenu et la qualité des vidéos tant on se demande ce que Boltanski, dont la production depuis ces quarante dernières années s’est tout même largement illustrée par son caractère systémique. Après avoir stocké les battements cardiaques des visiteurs de ses expositions dans une bibliothèque des cœurs sur une île au Japon, on peut imaginer Storage Memory comme un moyen pour l’artiste de prolonger sa propre mémoire en alimentant régulièrement ses spectateurs de quelques minutes de portraits en creux, autant de pièces de puzzle à assembler pour reconnaître celui qui a passé sa carrière à se cacher derrière une biographie fantasmée.

Canal Boltanski a commencé à émettre. Si un curieux, un courageux, un fou… s’abonne, le récit de son expérience sera le bienvenue via la page facebook d’Il était une fois le cinéma. A moins que Boltanski ne se fasse lui-même pirater et voit ses vidéos régulièrement réapparaître sur le net. A savoir si le trublion ne l’aurait pas même prévu…


(1) Même si la vidéo d’art est éditée en plusieurs exemplaires, le nombre d’éditions est très limité et contrôlé. Elle reste donc un objet rare et donc très cher.


Pour participer au projet : www.christian-boltanski.com

Pour en savoir plus sur Christian Boltanski: http://archive.monumenta.com/2010/monumenta/boltanski.html

Pour tester l’installation Chance online de la Biennale de Venise: http://www.boltanski-chance.com/index.html



 



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