Décadrage 6 : "Boardwalk Empire"


Décadrage 6 :

La série de HBO signée Terence Winter et Martin Scorsese marque clairement l'abolition des frontières entre théàtre filmé, petit et grand écran.

Article de Vincent Brunelin



« J'ai réalisé Boardwalk Empire comme un film de cinéma, ni plus ni moins. Sauf que je l'ai réalisé vite. » Cette petite phrase de Marty Scorsese montre bien le changement radical qui s'est produit ces dernières années dans le regard porté, notamment par les grands réalisateurs, sur l'univers toujours plus en ébullition des séries télévisées. Effectivement, derrière l'adaptation du roman de Nelson Johnson, Boardwalk Empire : The Birth, High Times, and Corruption of Atlantic City, se cache une vraie révolution dans le monde de la série. Genre mineur de la télévision avant de servir de vivier de talents pour le cinéma dans les années 2000, Boardwalk Empire inverse une bonne fois pour toutes l'attraction que le grand écran opère sur le petit. Le metteur en scène de Mean Streets, Taxi Driver ou plus récemment Hugo Cabret ne s'est donc pas trompé lorsqu'il a accepté de produire la série et d'en réaliser le premier épisode, Boardwalk se plaçant largement à la hauteur des meilleures œuvres cinématographiques, et contribue ainsi à son tour au rapprochement entre ces deux objets de fiction.

Certes les échanges entre télévision et cinéma ne datent pas d'hier, mais cette tendance contemporaine modifie le rapport de force. C'est maintenant un confort (les budgets des séries prestigieuses du câble concurrencent n'importe quel blockbuster) et une liberté artistique qu'ils ne trouvent plus dans les studios que viennent chercher les grands noms du cinéma au sein des networks. Le prestige est en effet autant pour une série d'acquérir une signature, que pour le cinéaste d'avoir son show (surtout  quand il porte le sceau d'HBO). La télévision est alors un moyen de développer un univers cinématographique sous une autre forme, permettant une souplesse infinie dans la narration. Elle en définit les grandes lignes esthétiques et la grammaire visuelle. Ainsi, Boardwalk Empire est bien une série télévisée, mais avec les aspirations permanentes d'une œuvre aux allures cinématographiques et historiques. Si la première décennie du XXIe siècle fut celle des feuilletons, on peut d'ailleurs se demander si la deuxième ne sera pas celle d'un regain d'intérêt pour l'histoire, quelle que soit l'époque explorée.

 
Surfant sur le succès du period drama (reconstitution historique) initié par Mad Men, Boardwalk Empire compose une peinture, qui se veut précise, des jeux de pouvoir entre les gangs de la côte Est au début des années folles. Une période historique très riche que les scénaristes avaient jusque là peu exploitée : fin de la Première Guerre mondiale, émancipation des mouvements féministes et afro-américains, Prohibition et naissance des mythes du grand banditisme. Autant de facettes d'une société américaine qui se cherche et qui prend à peine conscience de son statut de nouvelle maîtresse du monde. Sur fond de libération de la femme, la première saison respecte les codes de la série feuilletonesque et tourne principalement autour des jardins secrets de ses personnages. Nucky Thompson et la mort de sa femme, Jimmy Darmody et les souffrances physiques et morales liées à la guerre, Richard Harrow et son visage à moitié arraché, Al Capone et son fils sourd ou encore Angela, l'épouse de Jimmy, qui se découvre une attirance pour une autre femme. Tous ces aléas de la vie humanisent les personnages et évitent aussi un manichéisme convenu.
 
La seconde saison, elle, va plus loin, en développant un thème cher au monde du cinéma, la filiation, et en posant des bases véritablement théâtrales, entre tragédie antique et thématiques shakespeariennes. Des vraies relations père / fils qui tissent les grands empires à la volonté d'émancipation des jeunes loups (Darmody, Capone, Luciano), ce cru 2011 revisite le « tu quoque mi fili » de César ou l'histoire d'Oedipe. Et l'avant-dernier épisode de cette magnifique saison nous livre les secrets de la relation incestueuse et castratrice de Darmody avec sa mère Gillian. Boardwalk Empire révèle de manière spectaculaire sans être démonstrative des drames profonds, ancrés dans une époque où l'individu est inextricablement lié au destin que lui promet sa naissance, où les codes sociaux sont immuables, incontournables, et où la réthorique et les élans de liberté conduisent à la mort. Rarement une série aura autant fait la synthèse entre ces caractéristiques télévisuelles, cinématographiques et théâtrales. En tout cas pas depuis la pionnière en la matière, Les Soprano, une autre série HBO dont le scénario était signé un certain Terence Winter...


La première saison de Boardwalk Empire est disponible en coffret Blu-ray et DVD édité chez Warner Bros.

 



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