Décadrage 5 : Élise Boularan - Nos fragments de vie


Décadrage 5 : Élise Boularan - Nos fragments de vie

Un instant arrêté poursuit sa vie à travers un souvenir : l'appel au rêve de la photographe Élise Boularan.

Article de Fabien Alloin



Je ne sais pas quel est mon premier film. Sa première image cinématographique. Les premiers flashs, je ne sais pas lesquels ils sont. Si j'essaie d'aller au plus ancien de mes souvenirs, j'ai des flashs de vieux films en noir et blanc ou colorisés. C'était très Marcel Pagnol, Fernandel et toute cette génération... Mais j'imagine que les premières images vues je devais être trop petite pour m'en souvenir. Élise Boularan


 

Nos instants

Séchée par le soleil et le vent chaud, l'herbe craque sous nos pieds. Nous sommes en plein été mais les couleurs sont déjà automnales, mélancoliques d'un instant qu'elles n'ont pas fini de vivre. Sur le sol, une jeune femme nous cache son visage et à côté d'elle se dresse une croix en bois, bancale mais arrogante. Qu'est-ce que vient enterrer ici la jeune photographe Élise Boularan ? Aucune trace de tombes autour de la scène mais une seule croix qui semble avoir poussé là cachée de tous. La jeune fille est-elle venue en pèlerinage ici ou bien s'est-elle écroulée sur le sol en croisant par hasard cet autel ? Les photographies d'Élise Boularan vivent de cette dualité entre l'instant capturé et le souvenir des moments qui l'entourent. Ses modèles posent rarement mais, comme fauchés dans le présent, se rappellent immobiles. A la manière de fragments éparses, d'images isolées, ses photographies semblent englober un sujet plus grand que celui représenté sur le film photographique. Ce sujet existe dans ses souvenirs à elle et vit avec les nôtres. Comme des morceaux de cinéma, des morceaux de vie, ses images en appellent des autres. Élise Boularan photographie ses moments à elle mais ce qui en reste semble à nous. Le dytique présenté ici se nomme Mon western. Et si le sien était le nôtre ?

 

Mon western
 
 
Nos souvenirs

A travers ses polaroids la jeune photographe travaille le Temps. L’instantané du résultat, l’impression d’extraire physiquement au présent un moment déjà passé, permet un rapport très charnel à la photographie. En un clic l’image carrée se retrouve dans nos mains et c’est devant nos yeux qu’elle prend vie - ou dans l’obscurité selon le film utilisé et sa réaction à la lumière. Aucun intermédiaire entre le photographe et son sujet et c’est lui qui contrôle tout le processus créatif. Chez Élise Boularan la photographie polaroid n’est pas seulement une texture d’image ou une démarche vintage mais est au cœur même de sa recherche artistique. Les couleurs surcontrastées qui s’arrêtent sur le papier, la lutte entre le premier et le second plan, renversent le rapport au réel de la photographie. Le bois que prend en photo la photographe existe-t-il ou n’est-il que le produit de son esprit ? S’il n’y a plus d’intermédiaire entre le sujet et le résultat, l’objectif est-il devenu l’œil même de la photographe ?
 
 

Un bois, une fougère ou un lit défait, n’existent plus seulement sur la photographie au travers de leur représentation mais vivent des idées et des souvenirs qu’ils appellent. Un chemin vit sur le film photographique car il en appelle d’autres du réel ou de la fiction. Il est impossible de savoir où il commence et où il se termine mais on y a déjà marché. Il est impossible de reconnaître les fleurs qui ornent ses côtés mais on peut sentir leur odeur. La fascination qu’exercent les différents sujets photographiés par Élise Boularan vient de leur apparente familiarité. Un enfant, un homme, une jeune fille, un arbre, toutes les figures capturées le sont de manière égale, sans jugement de valeur. Dans ses nombreux portraits la nature au second plan semble être sur le point d’envahir les corps qui en sont le sujet principal. A nous de les sauver ou non. Élise Boularan nous donne carte blanche. Ses figures sont les nôtres et nos souvenirs sont les siens.


Nos rêves

Malgré son attachement aux souvenirs, à l'image passée, la mélancolie est quasiment absente de l'œuvre d'Élise Boularan. Les fractions d'instants, les formes figées dans le présent devant nous, patientent mais ne regardent jamais derrière elles. Coincées entre deux époques elles attendent qu'on leur donne l'autorisation de rejoindre la vie en dehors de la photographie. Le format carré des polaroids qui fragmente les scènes permet la naissance d'un monde nouveau passés les frontières du cadre. L'œuvre de la photographe vit aussi bien de ce qui est rendu visible sur le papier que de ce qui, peut-être, existe à coté.
 
   
Des électrons sous les paupières
 
Ces petites scènes isolées dans l'espace provoquent l'apparition d'autres appelées par l'imaginaire et le rêve qu'elles font naître. Pour nous aider Élise Boularan propose des diptyques comme autant de possibilités d'union. Qu'est-ce qui peut vivre au côté du portrait d'un enfant endormi si ce ne sont les formes aquatiques et diffuses d'un rêve sans image ? A quoi peut bien songer cette nature silencieuse et sèche si ce n'est au visage immaculé d'un enfant ? Qu'il s'agisse de portraits, de paysages ou du fragment de l'un et de l'autre, l'œuvre de la photographe ne cesse de regarder en avant, là où rien n'est encore visible. Les souvenirs communs qui apparaissent ne sont là que pour en voir naître d'autres, rêvés, encore en gestation. Si ces rêves sont bien les nôtres, Élise nous a aidé à mettre sur eux une image.
 



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