Décadrage 4 : Diane Arbus - Regard croisé entre le film de Shainberg et la Rétrospective au Jeu de Paume


Décadrage 4 : Diane Arbus - Regard croisé entre le film de Shainberg et la Rétrospective au Jeu de Paume

Une artiste, des clichés, un film et du génie.

Article de Thavary Mam



Jusqu'au 5 février, le Jeu de Paume se pare d'un noir et d'un blanc mythiques. En effet, ses cimaises accueillent plus de deux cents clichés d'une des figures majeures de la photographie, Diane Arbus. L'occasion de croiser l'incroyable oeuvre de l'artiste avec le film de Steven Shainberg, Fur : un portrait imaginaire de Diane Arbus.

Liberté chérie

La solitude constitue l'une des thématiques récurrentes des clichés d'une des plus célèbres portraitistes, ancienne élève de Berenice Abbott et de Lisette Model. Pendant des années, Diane Arbus reste enfermée dans une existence fade, tristement achevée dans une salle de bain où elle s'ouvre les veines. 2007, Steven Shainberg lui consacre le sujet de son film, après La Secrétaire (2002) qui racontait l'expérience professionnelle un peu particulière de Lee Holloway, jeune automutilée fraîchement débarquée d'un asile psychiatrique. Le réalisateur américain s'essaie donc à l'art du portrait - imaginaire - de la photographe, connue pour avoir capturé derrière son objectif une Amérique des années soixante, placée sous le signe de la déviance et de la transgression.
 

Diane Nemerov est née dans une famille très aisée. A quatorze ans, elle rencontre un photographe publicitaire, Allan Arbus. Quatre années plus tard, ils se marient. Le couple a deux enfants. Mais la jeune femme se sent corsetée dans cette vie familiale. Le film de Shainberg montre ce pan de l'existence de la future artiste, cantonnée au statut de simple assistante.

Après avoir incarné l'auteure Virginia Woolf, en décalage avec son monde, Nicole Kidman campe Diane Arbus. Dès le début du film, son personnage est cloîtré dans l'ombre de son mari (Ty Burrell). Un gros plan sur les nom et prénom de son époux, inscrits sur un appareil photo, suffisent à exprimer la place dévaluée de la jeune femme. D'autres éléments du film montrent le mal-être de Diane. Pas de faux plis sur ses robes, ni de mèches rebelles dans son chignon mais du maquillage pour éclipser sa douleur. La jeune femme s'ennuie et étouffe face au triste spectacle de son quotidien. Elle observe son mari, photographiant des femmes au rictus figé, avec un fer à repasser cramponné à la main. Un cliché dénué d'humains reflète bien ce sentiment d'isolement. Il s'agit de Christmas tree in a living room in Levittown (Long Island, 1963).
 
 

L'endroit est peu chaleureux, les éléments du décor (un sapin, des cadeaux) représentent une fête familiale. Le grand arbre tristement décoré est à l'arrière-plan, rappelant le statut de Diane, épouse modèle, apprêtée et mélancolique. Les guirlandes tombantes du sapin lui donnent l'apparence d'un saule pleureur. Seule la solitude et l'angoisse emplissent la pièce, comme ils ont rempli la vie de l'artiste. Le personnage de Diane Arbus voit sous ses yeux son bonheur s'anesthésier. Naît alors un immense désir de liberté. Celui-ci apparaît dans le film, graduellement, à travers l'échappée du personnage sur le balcon, ses visites chez son voisin hirsute Lionel, ses escapades nocturnes et maritimes. La quête d'émancipation se manifeste également dans le décor bleuté des couloirs qui mènent chez l'étrange voisin. Le bleu beaucoup plus clair et uni des robes de Diane affiche cette soif de liberté, faisant écho à la couleur de la mer, loin des murs étroits du studio de son mari.
 
 

1959, Diane le quitte. L'année suivante, elle photographie des culturistes, des marginaux, des gangs de jeunes... Son objectif embrasse le monde, tout le monde. Rolleiflex au cou, la jeune femme écume le milieu underground new-yorkais, pénètre dans une morgue, met les pieds dans un championnat d'obèses. Elle  avance, s'aventurant dans un camp de nudistes, pour enfin, faire jaillir son art. Fur : un portrait imaginaire de Diane Arbus raconte précisément cette extirpation du mainstream et cette naissance fictive de l'artiste (1), son histoire captivante avec la photographie mêlée de sensualité, de plaisir transgressif. Et, bien entendu, c'est vers un personnage bestial, Lionel (Robert Downey Jr.), que la future artiste décide de se tourner.

Labyrinthe et secret

Dans la fiction de Shainberg, Diane Arbus s'amuse à arpenter l'immeuble cossu, du sous-sol où elle croise une étrange femme au plumeau, en passant par le quatrième étage qui abrite l'appartement de Lionel. L'endroit apparaît comme un véritable laboratoire, un lieu insolite où s'entasse un bric-à-brac de fioles, une petite salle de projection. L'appartement comporte aussi une vaste baignoire où la jeune femme s'installera, comme pour marquer son baptême de l'art. Le cheminement de Diane vers l'appartement de Lionel évoque un labyrinthe et une sorte de passage rituel. C'est à partir de là que l'aventure commence.

Une photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez (2). La célèbre citation de Diane Arbus façonne le film tout entier. Le titre s'entoure déjà d'un mystère avec l'adjectif imaginaire. En effet, Shainberg n'a pas réalisé un biopic, exacte retranscription de la réalité. Son long métrage est une pure fiction où règne l'équivoque, au milieu de situations incongrues et hallucinatoires. Son personnage, Diane, doit emprunter un escalier en colimaçon pour se rendre chez son voisin. Cette sinuosité contraste complètement avec la forme rectiligne de l'escalier central. Mais les deux font naître l'idée d'un labyrinthe. Ici, le réalisateur emprunte un des éléments de l'expresionnisme allemand : les marches. Celles-ci symbolisent le passage entre deux mondes, celui de la norme et celui de la singularité. Lionel est l'incarnation de cette marginalité, suivi de ses comparses, les nains, le géant, sans oublier Althea, cette femme qui se sert de ses pieds à la place de ses mains. Diane l'observe de la fenêtre de Lionel, en train de siroter son thé. Shainberg est à l'affût de l'ordinaire dans la singularité. Il se place ainsi au diapason avec la démarche d'Arbus.
 
 

La rétrospective du Jeu de Paume présente l'oeuvre de Diane Arbus comme un immense puzzle avec une pièce manquante. L'on plonge certes au coeur de photographies en noir et blanc mais le monde n'est ni noir, ni blanc. Tout est trouble et la singularité se niche aussi dans l'ordinaire. Le visiteur explore les salles dépouillées de tout commentaire. Il ne suit aucun fil d'Ariane et s'abandonne dans les méandres comme le personnage de Diane. Les explications de l'exposition sont reléguées dans deux salles, tout au bout de l'exposition. Mais là, on croule sous la pléthore de commentaires. Bien que ces derniers éclairent certaines de nos interrogations, ils nous immergent encore dans les arcanes de l'oeuvre d'Arbus, de par leur multiplicité et leur contenu qui traite, outre de la technicité, de l'idée du secret, sans pour autant dévoiler celui-ci. Dans le film de Shainberg, l'exploration labyrinthique de l'appartement de Lionel par Diane font explicitement penser à ceux d'Alice. Le réalisateur se réfère sans modération à l'oeuvre de Lewis Caroll. D'ailleurs Lionel lit un extrait de cette histoire à l'une des filles de Diane. Trappe / terrier, tasse de thé / flacon à boire et lapin fourré quelque part sont convoqués pour faire surgir l'idée du renversement, si chère à Arbus, comme à l'écrivain britannique. Dans ses photographies, l'artiste se joue de nos idées préconçues. Ainsi, par le biais du portrait frontal, rigide et cinglant, gamins et ados affichent des mines sérieuses, tandis qu'un géant semble pataud comme un enfant (Boy above a crowd, Two boys smoking in Central Park, Teenage couple on Hudson Street,  A Jewish giant at home with his parents in the Bronx).
 
 

Diane, chasseresse de freaks... pas si freak

Dans la fiction de Shainberg, le choix du voisin Lionel est tout à fait fidèle à ceux des sujets de la photographe. D'emblée, le générique du film met en avant la singularité du freak avec d'innombrables écheveaux de poils. Les personnages marginaux font leur apparition, au fur et à mesure. Le plus important d'entre eux est bien sûr, Lionel, le résident du quatrième étage, atteint d'une maladie congénitale (l'hypertrichose). Le personnage présente une pilosité hors normes. Il ressemble à la Bête de Cocteau et rejoint la pléiade de freaks photographiés par Diane Arbus. Albinos avaleur de sabres, nains, géant et siamois enfermés dans un bocal... tous sont passés sous le flash de l'artiste et sont exposés au Jeu de Paume.

Les freaks présentent une singularité, contrairement aux jeunes femmes qui posent avec leur fer à repasser chez Shainberg. Mais ces dernières ne sont-elles pas plus horribles avec leur gestuelle mécanique et leur sourire effroyablement modelé dans le slogan Sois belle et tais-toi ? Puis, qu'en est-il des photographies des bébés prises en gros plan ou avec un long filet baveux dégoulinant des lèvres ? Ces bouts de choux ont-ils une gueule d'ange... ou bien de monstre ? La même question se pose pour le gamin gringalet  et dépenaillé au regard inquiétant, qui tient, dans sa main crispée, son joujou détonnant en plastique (Child with a toy hand grenade in Central Park, 1962). Arbus jongle avec les points de de vue et la rigidité des cadrages carrés, intimistes et toujours somptueux de son Rolleiflex 6x6, pour nous mener à la conclusion suivante : le singulier n'est pas là où on l'imagine. Shainberg le montre très bien au début de son film. Au milieu du camp de naturistes, la photographe se pose comme le vecteur d'une singularité car elle, seule, est habillée

Au Jeu de Paume, une fois à l'étage, un renversement du même type s'opère face à la série de clichés Untitled (1970-1971), consacrée à des handicapés mentaux. L'une des photos est remarquable à cet égard. Elle montre des filles retardées. Celles-ci se rangent comme des écolières lambda. Parmi ce groupe de filles, certaines arborent un air plus filou que d'autres. Les tons sont atténués. Le gris et le sourire des sujets apportent une douceur. Et plus on les regarde, plus on se sent extérieur à la norme. Diane Arbus parvient à brouiller notre vision. L'artiste finit par nous renvoyer à notre propre bizzarerie en faisant dynamiter la notion de norme, à grand renfort de portraits bruts et très contrastés (Puerto Rican Woman with a Beauty Mark, New York, 1969). La familiarité y devient perturbante alors que la monstruosité s'atténue, à l'aide de tons beaucoup plus nuancés (série Untitled).
 

Mais, au terme du fim, comme de l'exposition, la vérité nous échappe. Celle-ci ne cesse de se farder à l'image des travestis photographiés dans leur loge. Hermaphrodite and a dog in a carnival trailer évoque cette ambiguïté. La partie droite du sujet est glabre alors que la partie gauche est poilue. La vérité se faufile sans cesse dans l'oeuvre de Diane Arbus. Chez Shainberg, l'album photo censé recueillir les portraits de Lionel symbolise cette fugacité. En effet, les pages restent vierges. Le masque est également très représentatif du caractère énigmatique qui entoure l'oeuvre de Diane Arbus. A plusieurs reprises, Lionel apparaît masqué. Son accesoire de camouflage n'a pas un caractère effrayant. Le masque que porte le voisin de Diane, dans le bus, dégage un aspect étrange mais le ludique et le facétieux l'emportent et lénifient le côté freak du personnage. Enfants ou adultes, handicapés mentaux ou non, les sujets vêtus d'un masque reviennent de façon récurrente sur les clichés du Jeu de Paume. Et c'est bien parce que chaque différence est aussi une ressemblance (3). La gemellité a attiré Diane Arbus. 1967, elle photographie les jumelles du New Jersey. Ce fameux portrait sera d'ailleurs repris par Kubrick, avec les horribles soeurs Grady, compagnes de jeu au verbe de glace (4), dans Shining, où l'on retrouve également le thème du labyrinthe. Une fois de plus, Arbus a le don de foudroyer nos certitudes et au-delà même de la frontière norme / hors norme. Ici, c'est la notion d'identité qu'elle questionne et nous fait questionner, à travers un jeu de miroirs entre les deux soeurs, tirées à quatre épingles, dans leurs habits du dimanche. Les deux petites filles au regard clair sont semblables mais les détails des collants, des yeux et du sourire les rendent aussi uniques.
 
 

Fur : un portrait imaginaire de Diane Arbus
comporte de belles métaphores concernant cette période charnière où l'artiste se revèle, même s'il en abuse parfois. Si le film n'est pas un biopic et s'autorise de nombreuses fioritures à l'opposé du style brut et franc de la photographe, il suit la démarche de cette dernière, démarche mettant en lumière un immense et génial mystère. Car les centaines de clichés exposés au Jeu de Paume montrent que l'oeuvre d'Arbus constitue une passionnante énigme, sans clef.

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(1) Bien que le portrait soit qualifié d' imaginaire, Shainberg s'est cependant appuyé sur la biographie de Patricia Bosworth, en ce qui concerne la réalisation de certaines scènes. Pour plus d'informations sur l'artiste, voir Diane Arbus ou le Rêve du naufrage, Patrick Rogiers, Editions du Chêne, 1985.

(2) Artforum, mai 1971

(3) The Quiet Minorities - Description d'un projet proposé pour la Fondation Ingmar Merrill, 1971

(4) "
Bonjour Danny. Viens jouer avec nous. Viens jouer avec nous Danny. A jamais. A jamais. A jamais." Shining, Stanley Kubrick, 1980.



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