Décadrage 3 : "True Blood", pour en finir avec la gomina et les crocs blancs Email Diamant.


Décadrage 3 :

"Ma petite fille était possédée par un démon aussi"… A l’heure où ressortent les vampires imberbes et luisants de "Twilight", un détour par les bayous crasseux de la série "True Blood" s’impose.

Article de Fleur Chevalier



Enfin, la découverte du sang de synthèse permet aux humains et aux vampires de vivre en bonne intelligence : la fin du délit de sale gueule pour les visages pâles ? Utopique… car la découverte d’un nouveau continent engendre toujours ses apartheids. Les vampires ont-ils une âme ? Une question métaphysique digne de la controverse de Valladolid (1)

« Nous sommes des citoyens, nous payons des impôts. Nous méritons des droits civiques comme n’importe qui.
– Oui, mais… sérieusement, votre race n’a-t-elle pas un passé sordide ? Vous avez exploité et vous vous êtes nourris d’innocents pendant des siècles…
– […] On n’a jamais eu d’esclaves, ou fait exploser des bombes nucléaires. »


Si les humains ont une âme, avec un peu de chance, leurs cadavres aussi.


Bad lieutenant près de La Nouvelle-Orléans

Bon Temps… Une bourgade charmante. Ses meurtres en série, ses exorcistes, ses fantômes, ses sorcières, ses panthères-garous, ses marais, ses alligators, son voisinage mouche à merde, avide de faits divers… On a déjà beaucoup glosé sur la portée anti-homophobe de la série régulièrement ponctuée de manifestations à base de « God hates fangs » en références aux « God hates fags » (2) des brigades des mœurs américaines. C’est oublier le charme de la police locale. Andy Bellefleur, flic raté au patronyme bucolique, aurait probablement rêvé de jouer dans Les Experts où, comme dans la plupart des mauvais thrillers américains, chacun de ses « fucking fuck » aurait résonné comme un chant guerrier, une ode à la virilité armée jusqu’aux dents contre les méchants criminels. Malheureusement pour lui, son flingue est souvent dérisoire comparé aux phénomènes paranormaux qui agitent ce trou maudit dont le nom prend, au fil des saisons, une coloration toujours plus ironique, à l’image des menaces parodiques proférées par son bad cop en mal de reconnaissance et systématiquement à côté de la plaque.

Car True Blood c’est plus que Twilight avec supplément cul. De l’érotisme, il y en a, évidemment, et contrairement à Twilight, la série est probablement à déconseiller aux moins de seize ans. Néanmoins le sexe n’y est pas gratuit non plus, et ceux qui s’attendaient à un feu d’artifice entre l’héroïne Sookie (Anna Paquin) et son viking Eric (Alexander Skarsgard) à la quatrième saison n’en auront pas tout à fait pour leur compte à moins d’apprécier au premier degré l’esthétique volontairement pompière déployée autour de leurs ébats. Explications…


« Mère-grand, que vous avez de grandes dents »

Mièvre blondasse en robe d’été, petite fille butée, amante couillue... Une Sookie peut en cacher mille autres. A l’origine, la poupée est surtout télépathe. Dégoût oblige, les pensées salaces des hommes n’ayant plus aucun mystère pour elle, son don parfois handicapant l’a amenée à s’accoutumer à la virginité. Sa vie bascule le jour où elle rencontre le ténébreux Bill Compton (Stephen Moyer), dont elle ne peut percer les songes. Enfin, un homme imprévisible… Le gendre serait probablement idéal s’il n’était pas mort. Les ennuis commencent. Les cloisons fleuries rassurantes – mais oppressantes – de la bonbonnière régressive de Sookie vont très vite se tâcher de sang, et les roses de son plaid, flétrir... Tout était pourtant bien parti. Pour avoir vécu la guerre de Sécession, « Vampire Bill », aussi peu chic soit son prénom, plaisait beaucoup à mère-grand. Malheureusement, Sookie devra faire sans sa mamie, dans un monde plus complexe qu’elle n’aurait jamais pu l’imaginer, alors même que les vices de l’humanité semblaient ne plus avoir de secrets pour elle… L’enfance durerait-elle plus longtemps qu’on ne le présume ?



Etre humain : inné ou acquis ?

Si Bill, nostalgique de sa condition humaine, pleure des larmes de sang et lutte tant bien que mal pour la réanimer, certains bipèdes estiment que leur humanité est irréfutablement gagnée à la naissance. Jason, le frère de Sookie, devra prouver qu’il peut-être plus qu’un baiseur de compétition prompt à l’autocongratulation. Conditionné au fil des saisons par ses petites amies, il revit en accéléré tous les maillons de l’évolution, pour retourner littéralement à l’âge de pierre dans la quatrième saison. Véritable warrior Cromagnon, apte à survivre dans les bois, armé seulement d’un bâton qu’il aura préalablement taillé de ses mains, Jason s’est étonnement bonifié en passant du statut de beauf congénital prétendument civilisé à celui d’homo sapiens. Un exploit incontestable. Chaque personnage à son tour au pied du mur découvrira son potentiel. Un potentiel à multiples facettes qui n’aura jamais fini de se révéler. Certains ne surmonteront jamais leurs fêlures, comme Tara, dont la rage autodestructrice d’écorchée vive l’attire sans cesse sur la mauvaise route.


« Ne te moque pas du Diable, Tara Mae, car il est aussi dangereux que le cancer ! »

Ce n’est pas faute d’avoir cru poignarder, lors d’un exorcisme, la gamine terrifiée qui encombrait son âme. Pire qu’une tumeur, le subconscient ? « Je pense que j’ai quelque chose en moi qui est effrayé, et en colère, et méchant, … et tordu. », ce quelque chose, on l’a tous. Est-ce le diable ? La nature ? Pourquoi pas simplement la tension provoquée par le frottement à la contrainte sociale. Un exemple au hasard : le démon de Terry, ex-soldat, c’est la guerre en Irak… Rien de moins paranormal. D’après Bill, les vampires en meute, par émulation réciproque, cultiveraient leur cruauté. Quid des groupes humains ? Une Ménade débarquée à la deuxième saison n’aura pas de mal à asseoir son pouvoir sur la haine latente qui circule à Bon Temps. Oui… une Ménade. En romain : une Bacchante. C'est-à-dire, un membre actif féminin et plutôt dangereux du cortège débridé et échevelé de Dionysos, qui n’était pas tant le dieu du vin que celui de la démence, du bruit, et de la fureur.

Quel était le rôle de la mythologie grecque sinon offrir une explication irrationnelle à toutes les manifestations outrepassant le contrôle des hommes ? Comme au théâtre, les forces obscures y étaient canalisées sous forme d’exutoire, permettant aux citoyens de se figurer l’inimaginable, de frissonner un bon coup, et ainsi accepter son « sort », autrement dit sa place calibrée et plus ou moins aliénante dans la société régie par de hautes instances en chair et en os. Les personnages principaux et secondaires de True Blood sont tous des marginaux. Et quand bien même ils ont l’air normaux au début, ils finissent toujours par se distinguer. Dans True Blood, Alan Ball a vraisemblablement entrepris de dresser le grand manuel cathartique de la névrose. Qui se targue d’être le plus sain est forcément un psychopathe.


Miroir, mon beau miroir…

Contrairement à la légende, les vampires de True Blood peuvent admirer leur reflet dans la glace. Alan Ball en profite donc pour tendre le miroir à l’humanité entière, replaçant intelligemment ces vampires – à l’organisation monarchique et dont la justice est encore rendue par un inquisiteur – à des postes historiques stratégiques, comme la tête de l’Eglise. Néanmoins, à une plus petite échelle, c’est aussi le téléspectateur qu’il entend bouter hors de ses certitudes. Qui sont les potentats d’aujourd’hui ? En d’autres termes, nos sangsues contemporaines ?

« J’avais une bourse d’étude quand je suis partie dans un village du Guatemala, pour les aider à bâtir un système d’irrigation qui leur procure l’eau potable sans qu’ils contractent la dysenterie. Je t’interdis de te croire moralement supérieur. Je suis une végétalienne et mon empreinte carbone est minuscule. » (3).

Nul ange chez Alan Ball, pas même les hippies chics du charity business. Toujours, nos attentes sont déjouées. Les degrés de lecture s’accumulent. La midinette qui sommeille en nous suivra avec moult passion les élans romantiques de Sookie courant au clair de lune en chemise de nuit à la rencontre de son Bill (« She’s mine ! »). L’épisode suivant, le tableau idéal prendra feu dans la cuisine au petit déjeuner. Alan Ball se plait à exploser les idées préconçues. Pam, vamp pétasse par excellence, se révélera plus virile que son maître Eric, transit d’amour pour Sookie. On aurait pu se réjouir de voir ces deux-là tomber dans les bras l’un de l’autre, toutefois leur romance kitsch suinte l’artificialité. Pour cause, ils sont amoureux d’une image. Inlassable, Alan Ball pose son fard sur l’intrigue, le gratte, puis nous laisse constater : on a beau se bercer d’illusions, nous sommes seuls face à nous-mêmes. Au final, Sookie devra apprendre à se suffire à elle-même. Au moindre souci, le téléphone, inutile, sonne d’ailleurs le plus souvent dans le vide. Une galaxie peut séparer deux amies : une année écoulée pour l’une durera un jour pour l’autre. On peut passer pour mort alors même qu’on est encore vivant.


« On reste tous en vie par magie »

Contrairement aux apparences, True Blood n’est pas une série fantastique. C’est le pendant vaudou de Six Feet Under (4). Les morts n’y sont pas enterrés, ils continuent à nous hanter. Si dans la première série d’Alan Ball, David était le seul freak à parler à ses amis imaginaires, dans la deuxième, Sookie peut se recueillir à loisir sur la tombe de son amant sorti de terre il y a plus de cent ans. La spiritualité des personnages prend littéralement corps autour d’eux. A Bon Temps, le rêve devient performatif. Bon Temps devrait donc être un paradis, un monde idéal où l’outrance a évacué la mesure. Mais c'est également un Enfer, aux airs féroces de cauchemar caravagesque (5).


Cette schizophrénie contagieuse enrichit considérablement la série d’Alan Ball qui offre à ses personnages la liberté précieuse d’évoluer à leur rythme. A l’instar de Six Feet Under, dans True Blood nous sont donnés à observer les cheminements intimes, les inflexions de chaque psyché à l’épreuve du principe de réalité, une réalité clairement sublimée dans le fantasme. Comme si vivre dangereusement, en somme, revenait tout bêtement à remettre en cause sa personnalité, à la confronter aux attentes extérieures, à dépasser l’horizon fataliste du compromis, pour arriver à être enfin soi-même au-delà du Bien et du Mal. On le perçoit aisément avec la figure de la splendide Jessica, qui peine à se défaire de ses anciens critères de confort routinier, pour s’épanouir enfin comme elle l’entend, en accord avec ses instincts, libre de recréer son image chaque jour, émancipée du poids social – le fameux pack « bonheur », comprenant maison, mari, chien, carrière, et la négation absolue des possibles dommages collatéraux – livré comme un boulet à la naissance.


« Je n’ai pas aimé cette lumière braquée dans les yeux de ma femelle… »

Ayant la possibilité de se métamorphoser à leur guise en animal de leur choix, les « métamorphes », davantage que les loups-garous soumis à la meute, incarnent parfaitement ce rejet du costard social et de l’étiquette. Qui s’endort un soir avec un chien au pied de son lit, peut se réveiller le lendemain, avec, à la place, un joli monsieur, nu comme un ver… On comprend mieux pourquoi Sam grognait dans son sommeil. Les serpents ont la chance de muer régulièrement. Pourquoi pas nous ? C’était tout le charme de la première saison par rapport aux suivantes plus impressionnantes visuellement mais aussi moins naturellement troublantes : la tombée de la nuit à elle seule suffisait à marquer l’abolissement des frontières entre l’homme et la créature sauvage… « Apprivoise-toi toi-même », aurait répondu Socrate.
 
 


La saison 4 est actuellement diffusée en France sur Orange cinémax. Elle a été diffusée cet été sur HBO aux Etats-Unis.

(1) Débat organisé à la demande de Charles Quint en 1550 et 1551 autour de la colonisation du Nouveau Monde et l’assujettissement des indiens à la loi espagnole, notamment : doit-on ou non les réduire à l’esclavage. Plus tard s’est greffée aux faits historiques la dimension humaniste : les indiens ont-ils une âme, ou sont-ils simplement des barbares ?
(2) A traduire par « Dieu hait les pédés. »
(3) Amy s’adressant à Edie, vampire débonnaire et malchanceux, dans la première saison.
(4) Série en cinq saisons créée en 2001 par Alan Ball : belle et sensible chronique de la vie d’une famille de croque-morts, entre deux deuils.
(5) En particulier dans la baroque saison 3. Le Caravage a marqué la peinture du XVIIe siècle avec ses clairs-obscurs tranchants, sa prédilection pour les sujets triviaux ou la violence de ses représentations religieuses à fort potentiel subversif ou horrifique : en témoigne son Judith décapitant Holopherne (1598).



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