Ciao ciao


Ciao ciao

Un film de Song Chuan

Avec Xueqin Liang

C’est presque Ciao Ciao bambina, que ce titre convoque. Pourtant, en chinois, "Ciao Ciao" veut dire hasard, et c’est de corruption et de désespoir que parle ce beau film.

Article de Jean-Max Méjean 3 étoiles



Un film esthétique, et pas esthétisant

Pour son deuxième film, après Huan Huan en 2011, Song Chuan retourne dans son village natal, au Yunnan, pour nous offrir un portrait à la fois esthétique, réaliste et poétique d’une jeune fille dont le prénom, Ciao Ciao, évoque bien sûr le salut italien, mais traduit du chinois signifie le hasard. Le réalisateur déclare dans le dossier de presse : « Le prénom Ciao Ciao incarne l’idée d’un destin finalement très hasardeux. Personne ne maîtrise rien. Dans notre époque étrange, saturée d’informations et de stimulations, on finit par toujours devoir réagir à chaud, ce qui constitue une sorte de compromis et d’indifférence à ce qu’il se passe en profondeur. Toute révolte semble inutile. » Le film est esthétique car il utilise une mise en scène faite de plans fixes, et d’une image magnifique aux couleurs superbes, dues au directeur de la photographie, Li Xuejun, qui lui confère un charme proche du conte, faisant des paysages et des visages, notamment ceux de Liang Xueqin, qui interprète Ciao Ciao, et de Zhang Yu dans le rôle de son mari, Li Wei, comme des peintures chinoises, voire parfois des dépliants touristiques. Ciao Ciao commence d’ailleurs par un long plan fixe sur un paysage dans lequel on voit un train se déplacer lentement de droite à gauche. La caméra prend son temps, comme si le temps n’existait plus dans cette Chine qui est passée maintenant, avec l’accord du Parti, à une économie de marché qui rend tout absurde, cruel et mercantile. Ce n’est pas le seul train qui traversera d’ailleurs les plans du film comme pour ponctuer les rêves de voyage vers la grande ville, Canton, de ces milliers de Chinois maintenant en bute, comme tout le reste du monde occidental, au rêve fou du capitalisme et de l’enrichissement personnel coûte que coûte. La beauté des images et des visages, la lenteur des événements et des gestes sont volontairement mis en opposition comme pour bien montrer l’ambivalence du monde chinois pris entre la modernité, incarné par Ciao Ciao et le jeune coiffeur qui la courtise, et la tradition que les parents de Ciao Ciao, et un peu Li Wei, tentent de maintenir.
 



Un monde corrompu d’où l’espérance est bannie


Ciao Ciao n’est pas que poétique, c’est un film très réaliste aussi qui montre la dureté de la société chinoise où les valeurs anciennes ont disparu pour laisser place à la corruption et à la mort symbolisée par la prostitution quasi généralisée des jeunes filles, la prise des psychotropes et l’alcool frelaté que le père de Li Wei vend à tous les villageois sans se soucier de leur santé. Les plans des accouplements multiples de Li Wei avec Ciao Ciao sont volontairement filmés d’une manière crue, quasiment anatomique, sans aucune sensualité, pour bien mettre en avant la cruauté d’un monde où les rapports entre les hommes et les femmes sont devenus à l’image des relations entre une prostituée et son client. « Li Wei couche avec sa femme de la même manière qu’avec les prostituées, et Ciao Ciao se comporte avec son mari comme une prostituée avec un client. Le couple est dans une relation où l’amour ne parvient pas à trouver sa place. Cela aboutit à une forme de vide sentimental, de profonde solitude. » explique le réalisateur dans le dossier de presse.
 



Un drame antique pour finir


Enfin, Ciao Ciao n’est pas seulement un film qui dénonce une société pourrie, c’est une oeuvre très poétique puisque, sur la fin, l’histoire du couple va devenir autre à partir du moment où Li Wei découvre que son épouse le trompe. On bascule alors dans le drame et, du coup, le décor magnifique d’un monde pauvre et purement matérialiste, devient le décor d’actes qui de tout temps ont dépassé le destin de l’humanité et qu’on peut appeler folie, jalousie ou encore transgression. Le tout est magnifié par une musique étrange écrite par Sulumi, pionnier de la musique électronique en Chine. Mais la bande-son n’empêche pas à plusieurs reprises d’entendre une mouche voler à l’instar de Ciao Ciao prise dans les rets de sa famille, du village et du mariage comme une mouche dans un pot de miel.


Fiche du film


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