Place publique


Place publique

Un film de Agnès Jaoui

Avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, Léa Drucker, Nina Meurisse

Une fête triste, des people piégés, la com’ à tout va, le nouveau film d’Agnès Jaoui est très mélancolique et convient bien à notre époque désenchantée.

Article de Jean-Max Méjean 3 étoiles



On connaît bien la chanson

On connaît bien la chanson d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri. Elle résonne encore à nos oreilles. Ici on se croirait presque dans Le sens de la fête d’Eric Toledano et Olivier Nakache (2017), que Bacri avait illuminé de son humour pince-sans-rire, mais avec plus de mélancolie et de noirceur car Place Publique se présente comme une comédie sociale aigre-douce. « On voulait parler de cette nouvelle frénésie de vouloir se faire reconnaître, déclare dans le dossier de presse Jean-Pierre Bacri coscénariste du film, même de son groupe d’amis, par un like sur Facebook, qui valide le petit-déjeuner que l’on vient de filmer et de poster… Andy Warhol a eu à la fois raison et tort : ce n’est pas un quart d’heure mais une minute de célébrité auquel tout le monde prétend aujourd’hui. Mais autrement, il a tout juste. » En effet, et pour ce faire, à part les photos, les selfies et les conversations téléphoniques à tout va dont nous avons maintenant pris l’habitude, l’idée géniale a été de présenter Nathalie, la productrice télé, incarnée par une talentueuse Léa Drucker, avec son oreillette blanche collée à l’oreille, son téléphone blanc orné d’un grand pompon, blanc aussi, qu’elle ne quitte jamais et qui s’impose sans cesse dans les plans où elle apparaît.

 



La règle du Je


Inspiré, selon les propres aveux d’Agnès Jaoui, par trois films célèbres : Un mariage de Robert Altman (1978), Partition inachevée pour piano mécanique de Nikita Mikhalkov (1977) et La règle du jeu de Jean Renoir (1939), son dernier film se présente aussi quelque peu comme un film choral. Mais on constatera tout du long qu’il n’en est rien, bien sûr, pour la bonne et simple raison que les personnages de ce film sont tous seuls, isolés, à la manière de la société actuelle qui nous sépare et nous fait oublier la dimension communautaire du monde. Ainsi, Nathalie la belle-sœur et productrice des émissions du célèbre Castro (interprété par un Jean-Pierre Bacri qui se surpasse dans le cynisme) est seule, comme Castro est lui-même très seul face à son Audimat en chute libre. On ne peut pas passer tous les personnages en revue, mais ils apparaissent tous isolés et ils sont à cette fête pour une raison purement professionnelle ou médiatique : la maire est présente pour se faire bien voir des people présents, le jeune Youtuber aussi pour se faire connaître des personnes plus âgées, etc. Quant à Hélène, l’ex de Castro et sœur de Nathalie, interprétée par Agnès Jaoui toujours aussi juste dans des rôles de militantes stéréotypées, elle est seule aussi, ne parvenant pas à caser son Afghane réfugiée qui n’intéresse pas les médias people.
 



Un condensé de trahisons et de vanités


On constate que le couple le plus célèbre du cinéma français dans les années 90, allant même jusqu’à travailler avec le cultissime Alain Resnais, connaît bien le sujet dont il parle, avec son cynisme, ses hypocrisies, ses intrigues de courtisans et ses trahisons. Bref, un condensé du monde du pouvoir et des médias, réuni égoïstement dans un beau jardin, à seulement 35 minutes « à vol d’oiseau de Paris », pour vivre une fête triste qui évoque bien, en effet, sans la plagier, celle de La règle du jeu qui préfigurait le carnage de la Deuxième Guerre mondiale. Ici ce serait plutôt en fait la règle du je, avec ce Castro, vieux beau à moumoute et lunettes noires, inspiré sans doute du présentateur télé Thierry Ardisson connu pour son cynisme et son sens de la provocation. Les coups pleuvent sur ce pauvre Castro, dont le nom évoque bien ironiquement le dictateur cubain, venant même de sa propre fille auteur d'un roman dans lequel elle parle presque de manière ouverte de ses parents, de leurs failles et de leurs échecs. La pluie qui tombe inopinément sur cette fête, filmée de manière magique par un Yves Angelo inspiré, est la métaphore du déluge qui pourrait s’abattre un jour sur cette société qui adore encore le Veau d’Or, le tout sur une musique sud-américaine de Fernando Fiszbein qui propose aussi des adaptations de chansons de Claude François, pour rester dans cette note people décalée. Le film se termine enfin sur une touche romantique, mais la fin est cependant encore un peu ouverte. « Sans doute que nous sommes un peu neuneus d’être non seulement politiquement corrects, déclare non sans humour Agnès Jaoui dans le dossier de presse, mais en plus romantiques ! On croit en l’amour, en la jeunesse et la possibilité de fins heureuses. On a, malgré tout, espoir dans l’humanité. Nous ne pouvons nous empêcher d’espérer. »


Fiche du film


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