La Mort de Staline




1953, en URSS ; les seules choses qui ont réellement été mises en commun sont les appartements et la peur. Le Petit père des peuples et la paranoïa règnent en maître sur un pays en gris et kaki, obsédé par les complots en tous genres, surtout ceux du genre inexistant. Et puis une nuit, Joseph Staline s’écroule, victime d’une attaque cérébrale. Evènement trop inconcevable puis trop beau pour être vrai, il donne enfin le coup d’envoi de la guerre de succession au sein du Politburo. Et la fin justifiera tous les moyens.

Après avoir consacré un film à l’invasion irakienne (In the loop, 2009) et une série aux coulisses du 10 Downing Street (The thick of it, 2005) Armando Iannucci cherchait un dictateur à passer à la moulinette de la comédie britannique. Embarras du choix. C’est finalement une société de production – Quad – qui vient lui proposer de réaliser l’adaptation d’une bande-dessinée française écrite par Thierry Robin et Fabien Nury, La mort de Staline. Le réalisateur est conquis tant toute l’absurdité du totalitarisme est là, dans ce qu’il a de plus horrible mais aussi de plus grotesque, et Iannucci réussit le pari de maintenir ces deux pôles en équilibre durant toute la durée du film.
 

Cette histoire est inspirée de faits réels

Aussi incroyable que tout cela puisse paraître, la grande majorité des situations décrites sont véridiques ; la mise en scène et les dialogues d’Armando Iannucci ne font que mettre sous nos yeux tout ce que le stalinisme portait en lui de non-sens. Staline aurait ainsi peut-être survécu si ce n’était la terreur qu’il avait lui-même instauré comme système politique. Au moment où le tyran s’effondre, aucun garde posté de l’autre côté de la porte n’ose entrer dans la pièce de peur d’être fusillé. Toutes les blouses blanches qui auraient pu le sauver ont été envoyées au goulag et le respirateur qui aurait pu l’aider n’a pas été employé car de facture américaine. Staline mort est aussi encombrant que Staline vivant – il n’est qu’à voir la scène burlesque qui voit les membres du Politburo déplacer son corps vers son lit - et la volonté de liquider toute trace dans la datcha où il est mort va de pair avec la persistance des vieilles habitudes politiques. Si chacun – Malenkov, Beria, Khrouchtchev – tente de récupérer l’héritage spirituel du Secrétaire Général tout en le reniant, tout en le faisant sien, tout en le questionnant, etc., le corps du dictateur n’est plus qu’une dépouille que personne ne respecte plus vraiment. Baignant dans sa propre urine, dépouille exposée dans une cérémonie funéraire qui a tout d’une mascarade, cadavre autour duquel tout le monde complote ouvertement… Le film n’a de cesse de ramener Staline à ce qu’il était : un mortel aussi petit que sa folie était grande.
 

« Je ne sais plus qui est mort et qui est vivant »

Alors mieux vaut en rire qu’en pleurer ? Pas tout à fait, mais les éclats de rire que provoque le film donnent la mesure de la crainte immense ressentie par un pays entier. Le réalisateur n’oublie pas que la farce ubuesque, pour être complète, ne doit pas oublier l’horreur que chaque comportement grotesque sous-tend. “Nous allons prendre conseil de notre conscience. Elle est là, dans cette valise, toute couverte de toiles d'araignée. On voit bien qu'elle ne nous sert pas souvent.”, faisait dire Alfred Jarry au Père Ubu. L’ambition de Lavrentis Beria est risible et terrible, puisque celui qui apparaît comme une espèce d’arriviste est aussi le chef du NKVD chargé de liquider les personnes suspectées de trahison. Le rire n’atténue jamais la cruelle réalité de cette dictature, il ne la rend bien au contraire que plus violente et cet équilibre entre rire et tragédie est à porter au crédit du scénario bien sûr, et du casting qui le porte. Steve Buscemi campe un Nikita Khrouchtchev cauteleux à souhait, bouffon du roi, qui se dévoile plus retors et sournois que ses collègues perdus depuis la mort de leur guide. Il faut que tout change pour que rien ne change, et les pseudos réformateurs ont tôt fait de devenir les nouveaux conservateurs.


Fiche du film


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