Frost


Frost

Un film de Sharunas Bartas

Avec Mantas Janciauskas, Lija Maknaviciute

Dormeur du gel.

Article de Lucile Marfaing 3 étoiles



Dans le sud-est de l’Ukraine Frost, le nouveau film de Sharunas Bartas, habité d'un vent de gel logé dans son titre, est aussi froid et gris que sa précédente œuvre sortie en 2016, Peace to us in our dreams (faussement paisible), était verte et sa douleur adoucie d’un été lumineux. Le cinéaste lituanien suit ici deux jeunes qui n’ont pas encore vingt ans, Inga (Lyja Maknaviciute) et Rokas (Mantas Janciauskas), embarqués vers les terres hostiles et désolées de la région du Donbass afin de convoyer une livraison pour des soldats sur place, depuis Vilnius. Le projet de voyage se scelle presque nonchalamment, lors d’une nuit pluvieuse, dans un coin de rue banal, Rokas acceptant facilement la proposition qui lui ait faite de porter ce convoi.
 


Volontaires vers le conflit

Leur itinéraire se dévoile doucement, au gré du roulement du van que Rokas conduit tout au long de paysages dénudés. Lui et son amie roulent, sans raison apparente, vers un conflit proche qui ne dit pas son nom. Le voyage pourrait être initiatique si l'on ne sentait pas la tragédie à venir qui empoisonne le ciel. Le film distille une atmosphère qui s'assombrit comme sous une chape de plomb, dans un roulis léthargique, une tranquillité de façade, anxieuse. Ainsi, les moments qu’ils partagent avec des humanitaires rencontrés sur leur chemin sont remplis tout autant de discussions à bâtons rompus sur le chaos de la guerre que de dérives alcoolisées échappatoires, de murmures sur des questions sentimentales. « Est-ce que tu aimes ? » demande tout simplement Rokas à l’une des humanitaires, déconnecté des enjeux géopolitiques évoqués par ceux avec qui il partage une soirée. À la vision de ces traits découverts du jeune homme, de la pureté de ses expressions, on perçoit que la réalité du chaos lui est loin. Que l’horizon implacable et violent attendu au bout de la route n’a rien d’une évidence pour lui, qu’il reste comme caché par la neige. Pourtant, il y a du plomb dans l’air, avec ce poids d’existence que sait mettre en scène le cinéaste, comme un trou de balle dans un paysage sourd, dans un dénuement esthétique.
 


« Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue »

Rokas et Inga continuent pourtant leur dérive, c’est seulement arrivés au front ukrainien que la brutalité de la guerre leur saute au visage. Rokas, tel un Gavroche, souhaitera pourtant découvrir la ligne de front, ce qu’elle recouvre derrière un territoire à l’apparence silencieuse et déserte, au-delà de l'attente immobile et glaçiale des militaires en place, guettant les mouvements des séparatistes pro-russes. L'atonie lourde et menaçante qui circulait jusque là est rompue par des tirs depuis le front ennemi. Un soldat tombe. Rokas se bouche les oreilles. Des tirs sifflent, comme venus du ciel, traversent la nature de neige, les corps mouvants qui s'y trouvent. Des balles perdues. Du chaos dont Rokas saisit désormais toute l'évidence cadavérique. L'expérience de la guerre. Et comme dans « Le Dormeur du Val » de Rimbaud, un homme s'affaisse dans la neige. « Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine / Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »


Fiche du film


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