Vent du Nord


Vent du Nord

Un film de Walid Mattar

Avec Philippe Rebbot, Kacey Mottet Klein

L'exploitation des ouvriers est partout la même. Mais qu’attend le monde ouvrier pour prendre son destin en main ?

Article de Jean-Max Méjean 3 étoiles



L’enfer des délocalisations

Auteur déjà de six courts métrages, Walid Mattar sait de quoi il parle lorsqu'il traite du monde ouvrier pour la bonne raison qu'il en vient. Ce magnifique premier long métrage, Vent du Nord, un peu à la manière de Prendre de large (Gaël Morel, 2017) avec Sandrine Bonnaire, est un témoignage intelligent et sensible sur les dérives du capitalisme et plus précisisément sur l'un de ses avatars à savoir la délocalisation des entreprises françaises à l'étranger - principalement du nord de la France vers le Maghreb où la main-d’œuvre est bien moins chère. Si dans Prendre le large, le personnage principal décidait de suivre son entreprise à Tanger, Walid Mattar, lui, prend le parti de nous raconter deux histoires en parallèle. L'une d'elles est celle d'une entreprise de fabrication de chaussures du Pas-de-Calais qui licencie son personnel et se délocalise à Tunis. Hervé en profite alors pour tenter de réaliser son rêve : devenir pêcheur avec son fils, mais l’administration française et ses rouages kafkaïens l’en découragera.
 



Une administration aveugle


De l’autre côté de la Méditerranée, Foued, jeune chômeur, accepte sans le savoir bien sûr le travail qu’exerçait Hervé dans l’usine de chaussures, installée dorénavant en Tunisie. Il comprendra très vite qu'il y est exploité et décidera, aussi par dépit amoureux, de rejoindre illégalement la France et d’aller y vivre et chercher du travail. Le film raconte donc ces allers et retours, d’un continent à l’autre, d’une désillusion à l’autre, traçant finalement les mêmes trames d’une histoire d'un monde ouvrier qui a sensiblement les mêmes us et coutumes dans le nord de la France que dans la banlieue de Tunis : le café, l’univers des hommes, les femmes comme enjeux, la mélancolie et la mer par-dessus tout qui berce ce petit univers qui aurait pu être un paradis et que les possédants transforment en enfer ubuesque. L’entreprise délocalisée, pour le bénéfice de quelques actionnaires, met à mal l’équilibre économique des deux pays : celui de la France en la privant encore une fois d'outils de production, et la Tunisie où l’État quasi-absent permet qu’on s’enrichisse sur le dos de ses citoyens. Si bien qu’ils n’auront qu’un seul but : partir pour la France pour y devenir à leur tour chômeur. Il faut avouer que, vue de cette manière, la situation paraît incroyablement absurde.
 


Rêves désabusés

Mais le film, magnifiquement mis en scène et interprété, n’est pas seulement un réquisitoire, c'est aussi un film d’amour qui, d’un côté à l’autre de la Méditerranée, nous narre les liens qui unissent les familles, et les rêves d’un jeune désabusé. On sent ici la patte de Leyla Bouzid, une des trois coscénaristes du film, avec laquelle Walid Mattar avait déjà, en 2006, co-réalisé le court-métrage Sbeh El Khir dans le cadre du projet « 10 courts, 10 regards de jeunes cinéastes tunisiens », pour le Festival de Cannes. Leyla Bouzid a beaucoup de talent, on l’a déjà constaté, et elle connaît bien la situation tant française que tunisienne. Le résultat est un très beau film, tant sur le plan esthétique que sur le plan humaniste, qui donne ses lettres de noblesse à ce qu’on peut peut-être encore appeler le prolétariat. Malgré son côté assez désespéré, Vent du Nord ne se laisse pas gagner par la morosité. Le film débute et se termine par un feu d’artifice, signe de liesse et de victoire. Qui sait, peut-être qu’un jour la justice triomphera malgré des États qui nous briment ? Walid Mattar en a conscience d’ailleurs lorsqu'il affirme dans le dossier de presse : « J’ai voulu raconter le parcours de deux ouvriers, Hervé et Foued, l’un en France, l’autre en Tunisie. À travers l’histoire de la délocalisation d’une usine, nous découvrons le tissage de deux sociétés qui finissent presque par se confondre dans les mêmes espoirs brisés. Sans thèse formulée a priori, le film donne à voir les ressemblances entre deux populations de pays pourtant très différents politiquement. Dans les deux cas, l’administration n’est pas adaptée aux besoins des gens. »


Fiche du film


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