Les Gardiennes


Les Gardiennes

Un film de Xavier Beauvois

Avec Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Bry, Olivier Rabourdin, Nicolas Giraud

Une esthétique du dépouillement pour un réel parfois détaché de lui-même.

Article de Lucile Marfaing 3 étoiles



« La nuit d’avant, on avait vu le grand départ de tous les hommes. C’était une épaisse nuit d’août qui sentait le blé et la sueur de cheval. » Jean Giono, Le Grand troupeau,1931

1915, en France. Un soldat gît au sol, face contre terre dans son uniforme bleu, étendu sur la boue d’un territoire de guerre, une main boursouflée et rouge se distingue dans la bulle de brouillard qui baigne le plan, une enveloppe atmosphérique presque douce, si n’était son empreinte de mort. La suspension d’un monde arrêté – ici par la guerre, la mort – rendue par la très belle image de la directrice de la photographie, Caroline Champetier. Le plan suivant du dernier film de Xavier Beauvois, Les Gardiennes, présente le lieu du déroulement de l’œuvre : la Ferme du Paridier, autre zone de terre que celle du plan inaugural. Une propriété ou Hortense Sandrail (Nathalie Baye), sa fille Solange (Laura Smet), et une jeune femme embauchée pour les aider, Francine Riant (Iris Bry), survivent dans un quotidien de labeur pour maintenir à flot la ferme, tandis que les fils Constant (Nicolas Giraud) et Georges (Cyril Descours) sont partis à la guerre. Le réalisateur avait filmé le quotidien d’une communauté d’hommes dans Des hommes et des dieux (2010), il s’attache ici à suivre le quotidien d’une communauté de femmes, usant du même geste de dépouillement avec lequel il filmait le groupe de moines dans Des hommes et des dieux.
 



Ballet de labeur : gestes et détails


C’est le labeur à la Ferme du Paridier qui concentre toutes les attentions et les actions des personnages, l'oeil du cinéaste. Xavier Beauvois alterne entre les plans fixes du territoire à ouvrager, les longues étendues de blés, les murs en pierre des bâtiments de la ferme et les gestes des travailleuses : la récolte, le corps en tension d’Hortense qui pousse la charrue pour labourer la terre, des mains de paysan (Gilbert Bonneau) qui se frottent, Francine qui coud un vêtement ou ôte le moule d’un beurre tout frais, laissant voir, sous les yeux touchés d’Hortense, des motifs fleuris dessinés par le moule. Détail de fioriture faisant naître de la beauté, dans un quotidien où tout est avant tout objectif de survie, d’une concentration de mouvements et de gestes pour servir ce but et, peut-être, faire évoluer le rendement de la ferme, pouvoir acheter une moissonneuse lieuse. Se dessine alors progressivement, ce mouvement pour un état de maintien général du quotidien, par ces femmes, et en arrière plan, les bouleversements historiques qui les accompagnent, comme les changements d'un monde (vers la fin de la guerre, les machines modernes amenées par les américains). Un ballet de labeur continu, filmé par Xavier Beauvois avec une sensibilité qui paraît muette, voire abstraite, derrière les teintes terreuses du film, ses intérieurs austères, mais pourtant bien réelle.





Brisure par le romanesque


Avec les intermèdes du retour des hommes lors de permissions, et quelques rares ellipses ou flash-back du front, la vie à la ferme de Paridier, dans tout son isolement, se ressent comme un vase clôt, reposant sur un équilibre fragile, de sécheresse et de lenteur, au son des plages musicales précises de Michel Legrand. L’irruption du romanesque, à travers le lien amoureux entre l’employée Francine, et le fils d’Hortense, Georges, commet une rupture de ton dans la détermination du film, tombant dans un nœud scénaristique classique d’impossibilité de classe et de romance bafouée. L'oeuvre, dans ces moments, semble au bord de tomber dans un classicisme, à la fois de forme et de récit, qu'elle avait su, dans la construction de sa trame sensorielle, éviter jusque là. Elle perd de son intérêt dans le romanesque, en cherchant à préciser la psychologie des personnages. Néanmoins, de bout en bout, Les Gardiennes se montre comme une oeuvre riche, reposant sur un ambivalent fil sensible : une vie tramée par les gestes prosaïques d'un quotidien et d'un labeur, dans une mise en scène éthérée, parfois presque abstraite à son propre réel.


Fiche du film


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