Braguino


Braguino

Un film de Clément Cogitore

Dans le cadre du voyage de Clément Braguino sur leurs terres, la famille Braguine fait à la fois l’objet d’un livre, d’une exposition et d’un film : on sent que le sujet cherche son médium.

Article de Kenza Vannoni 3 étoiles



L’ennemi invisible

Le film ressemble à une amorce, la construction narrative place le spectateur dans l’attente d’un événement, comme un récit d’apocalypse. On découvre qu’il est question d’une guerre entre deux familles, perdues au milieu du monde. Le film s’ouvre par un sombre récit de rêve, dans lequel les Braguine auraient quitté leur terres, sans comprendre pourquoi. Tout au long du film, on retient notre souffle, avec l’impression qu’à tout moment quelque chose va advenir, venant briser l’utopie, qu’un homme va se jeter sur un autre, qu’un enfant va venir contrarier un autre mais la guerre reste froide tout du long, on ne voit la famille Killine que de loin, en troupeau, et sans que la parole ne leur soit donnée. On apprend qu’ils ont peur des ours, qu’ils affirment être arrivés avant les Braguine et que par conséquent ces terres leur apprtiennent, on apprend également qu’ils occupent la partie basse. Mais ils restent, jusqu’à la fin, enveloppés dans le voile du mythe. On aimerait savoir ce qu’ils ont à dire, et qui se cache vraiment derrière ce portrait de grand méchant loup de l’autre côté de la forêt, mais cela n’arrive jamais. Le seul point de rencontre des deux familles a lieu sur l’île par le biais des enfants. Ile ou on les dépose en bateau avant de repartir, pour qu’ils puissent jouer chacun de leur côté, car étrangement même les enfants n’entrent jamais en contact, mais s’observent, se toisent, en silence, comme s’ils cherchaient à comprendre, très naïvement, ce qui fait d’eux des ennemis.



Mauvais rêve

Les noirs qui entrecoupent les images participent à l’idée d’un rêve éveillé, d’une réalité de plus en plus cauchemardesque. Dans l’interview donnée par Clément Cogitore à Claire Vassé, il les justifie ainsi : « je les ai utilisés afin que l’œil puisse s’y laver. Et être prêt à accueillir une nouvelle image » et effectivement, il est nécessaire pour le spectateur de se remettre de chaque image. Car les images sont extrêmement fortes et lumineuses et impriment notre rétine. Les noirs participent aussi à l’impression de rêve éveillé, d’un état de demi sommeil.





Un effroi fascinant

Le film, par cette construction, apparaît également comme une sorte de roman-photo, ce ne sont pas les actions qui comptent, mais les images, les symboles, les atmosphères qui en ressortent, les perceptions. On voit des images magnifiques, des couleurs, des visages d’ange, et en contrepied une musique, des bruits qui nous font peur ; on observe une civilisation en pleine vie mais hantée par la menace de son éviction. De nombreuses images vont dans le sens de cette double sensation de malaise et de fascination. Ainsi on voit à un moment le père de famille Braguine souffler dans le canon de son fusil pour émettre un son qui porte et appelle les autres. Avant qu’il ne souffle, l’image que l’on voit c’est d’abord un homme pointant son fusil sur lui-même, le canon dans la bouche, ce qui s’avère plutôt étrange et inquiétant. Une autre scène montre l’abattage d’un ours ainsi que son dépeçage. Scène très perturbante avec la tête qui tombe et rebondit comme s’il s’agissait d’une peluche, mais qui expose bien les enjeux du monde sauvage, l’un des deux doit vivre, l’homme ou l’ours, l’homme l’observe dans un coin de feuillage, puis le tue, le mange et s’en fait des habits. On voit ensuite la petite fille chaussée des pattes d’ours, qui joue dans le sable; image tout droit sortie d’un dessin animé, et dont émane une grande poésie par le décalage qu’elle crée entre l’enfant qui joue innocemment en chaussons d’oursons et la scène qui a précédé où l’on voit la mort de l’ours. L’enfant récolte les fruits d’un combat qu’il ne connaît pas, à l’image de cette guerre sans fin qu’il perpétuera surement avec les Kiline.


Fiche du film


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