Mémoires d'un condamné


Mémoires d'un condamné

Un film de Sylvestre Meinzer

Un très beau documentaire qui mériterait un bien plus large auditoire que celui que lui a promis la censure de la rentabilité.

Article de Alexis de Vanssay 3 étoiles



Comment se fait-il que l’histoire de France ait effacé aussi radicalement de ses tablettes un scandale judiciaire d’une aussi grande ampleur que celui que nous raconte dans ce documentaire la jeune réalisatrice Sylvestre Meinzer, surtout lorsque celui-ci succède, à quelques années près, à une autre erreur judiciaire - l’affaire Dreyfus - qui, elle, a marqué au fer rouge la communauté nationale ?

Le documentaire engagé et courageux de Sylvestre Meinzer est en quelque sorte une réponse à cette question qui, au fur et à mesure qu’on découvre le film, trouve une explication dans une vérité terrible : une poignée d’individus peut parfois décider de faire disparaître des annales toute trace de leurs crimes en vertu de leurs seuls intérêts économiques.

Éffacé de l'histoire

En août 1910, une grève des charbonniers du port du Havre a lieu. Jules Durand, trente ans, secrétaire du Syndicat ouvrier des charbonniers, est accusé du meurtre d’un ouvrier non-gréviste lors d’une rixe sur le port. Après une instruction très rapide, la cour d’Assises de Rouen condamne Jules Durand à la peine capitale. Il sera finalement innocenté en 1918 mais passera la fin de ses jours en asile d’aliénés. Mémoires d’un condamné revient donc sur ces faits qui, alors qu’ils ont disparu de l’histoire officielle, ont suscité à l’époque dans le monde ouvrier, en France comme à l’étranger, des réactions de soutien et des manifestations colossales.

 


Tout le travail remarquable de Meinzer va consister à faire sortir Jules Durand - victime d’une machination de la Compagnie Générale Transatlantique, parce qu’il voulait faire évoluer les conditions de travail inhumaines qui étaient imposées aux charbonniers -, de l’oubli collectif dans lequel il est tombé. Un oubli qui va s’imposer à la documentariste lorsqu’elle s’aperçoit, avant d’entreprendre son film, qu’il n’existe plus aucune archive de l’affaire, toute trace ayant été soigneusement détruite par les mains coupables de la machination. Hormis le dévoilement d’un tableau saisissant de Raoul Dufy sur les charbonniers du Havre en 1901, la réalisatrice va donc faire vivre son héros d’une toute autre manière que classiquement - en utilisant des archives.

Pour cela, elle va filmer le port du Havre sous la neige, attarder sa caméra sur les lieux mêmes où des générations de dockers ont travaillé et travaillent encore - même si l’automatisation réduit de plus en plus les effectifs. Elle filme aussi les quartiers sud, les anciens lotissements ouvriers, là où habitait Jules Durand. Ces séquences sont pleines d’une beauté et d’une poésie qui ne cachent pas ce qu’elles signifient au fond, c’est-à-dire la fin d’un monde et les souffrances des hommes qui ont foulé ces quais et ces trottoirs en tant qu’ouvriers, charbonniers, bêtes de somme…

Mémoires conjuguées

Pour ranimer cette mémoire, la réalisatrice va aussi à la rencontre de personnages de la société civile (avocat, juge d’instruction, psychiatre, voisins), exégétes de l’affaire, et qui d’une certaine manière permettent de rendre justice au syndicaliste devenu icône de la lutte de classes, de manière charnelle et vivante, bien plus que ne pourrait le faire une voix off montée sur des archives.

 


En définitive, Sylvestre Meizner a réalisé un très beau documentaire, engagé et courageux. À l’image de la télévision qui a refusé le projet (« trop local », « pas assez grand public », « pas assez fédérateur »), c’est l’oligarchie actuelle en général qui méprise que l’on puisse intéresser à « une histoire du passé », comme si la mémoire des ouvriers, en l’espèce, ne méritait pas considération parce que sans doute l’hommage à un syndicaliste du début du siècle dernier n’est pas un sujet rentable ? Sylvestre Meizner voulait, comme elle le déclare elle-même dans le dossier de presse, « inventer quelque chose qui montre combien Jules Durand est proche des Havrais, combien il est vivant, même s’il n’est pas visible.» Eh bien nous pouvons affirmer que son objectif a été rempli avec ce film plein d’humanité qui conjugue plusieurs mémoires : celle d’une ville, celle de la classe ouvrière et celle d’un martyre.


Fiche du film


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