Carré 35


Carré 35

Un film de Éric Caravaca

Film de mémoire, enquête sur le passé, retour sur la mort, ce film est inoubliable.

Article de Jean-Max Méjean 3 étoiles



Sonder l’histoire de sa famille

Acteur, réalisateur et scénariste, Éric Caravaca fait partie de ces artistes aux multiples talents mais si discret qu’on ne les remarque pas. Ses prestations de comédien ont marqué de nombreux films, par exemple ceux de François Dupeyron à qui son film est dédié. Mais il est aussi réalisateur, notamment du Passager, présenté en 2005 à la Semaine internationale de la critique à Venise, et multi-récompensé dans d’autres festivals. Pour Arte, il a écrit le scénario et adapté le roman d’Arnaud Cathrine, Je ne retrouve personne. C’est d’ailleurs avec cet auteur qu’il a écrit le scénario de ce film, Carré 35, qui va toucher l’âme des spectateurs par sa manière douce et incisive de sonder l’histoire de sa famille. Également photographe de talent, on peut dire d’Éric Caravaca qu’il nous offre ici sans doute son œuvre la plus personnelle, non parce qu’elle dévoile des secrets enfouis, mais surtout parce qu’elle analyse psychanalytiquement notre peur de la mort et de la difformité.
 



Un secret de famille


Son film, construit comme une enquête sur l’intimité de sa propre famille, n’a pourtant rien d’inquisitorial, mais possède au contraire une poésie et une étrange douceur. « Tout commence sur le tournage d’un film, déclare-t-il dans le dossier de presse. Le décor ce jour-là est un cimetière en Suisse. Marchant dans les allées, je me retrouve dans ce qu’on appelle le "carré enfant". Devant ces petites tombes parsemées pour certaines de jouets noircis par le temps, émaillées de quelques mots gravés sur la pierre qui parfois ne comporte qu’une seule date, une tristesse profonde m’envahit […]. Une évidence m’apparaît aussitôt : je porte une tristesse qui n’est pas la mienne. » Cette douleur vient d’un non-dit de l’enfance. Ses parents, d’origine espagnole, qui vivaient alors à Casablanca, ont eu une petite fille morte vers l’âge de trois ans, dont ils ne parlaient jamais ou en espagnol pour que lui et son frère ne comprennent pas. Pourtant, rien n’est pire que ce qu’on appelle un secret de famille, qui devient vite un secret de polichinelle.
 



Effacer toute trace de l’anormalité


C’est lorsque tout récemment, alors que son père commence à devenir gravement malade, qu’Éric Caravaca ressent la nécessité de commencer cette enquête en interrogeant d’abord son père, puis sa mère qui avoue avoir brûlé toutes les photos de cette petite Christine. Le réalisateur - passionné de photo et qui a choisi Jerzy Palacz comme directeur de l’image - entre peu à peu dans cette sorte de folie, cette négation qui a effacé toute trace d’un être humain puisque même sa tombe au Maroc a été abandonnée, puis profanée. Exhumant des films super 8 du mariage de ses parents, sur leur vie de tous les jours au Maroc au moment même où des troubles précèdent de peu la guerre d’Algérie, et même leurs passeports pour comprendre ce qui s’est passé. C’est à la fois un travail de douleur et de libération visible sur le visage de sa mère qui, peu à peu, va se transformer. Il est intéressant de noter que l’entretien avec son père, qui avoue sans ciller que leur petite fille était trisomique, a été placé après justement pour conserver ce secret. En quête d’absolue vérité, et comme pour rendre justice à cette petite sœur qu’il n’a jamais connue mais qui a été niée justement par celle qui l’avait mise au monde, Éric Caravaca ira jusqu’à filmer la dépouille de son père sur son lit de mort, « pour lier la vie et la mort », dit-il.

Film de passion et de vérité

Il s’agit certes d’un film sur la mort, qui sort en plus le 1er novembre, mais pas seulement. C’est un film de passion pour la vérité, mais c’est aussi comme une cure analytique pour sa mère qui peu à peu va accepter de parler de cette mort cachée qui a dû la hanter toute sa vie, même si elle est, comme on dit, une femme forte. Après des appels téléphoniques avec des personnes restées au Maroc, le réalisateur parvient peu à peu à délier les fils qu’on avait tenu à entrelacer. On lui fait même parvenir une photo de sa sœur et sa mère acceptera à la fin de se rendre là où il a fait déposer ce médaillon d’émail comme pour rendre vie à celle qui fut niée. Inutile de dire qu’on ne sort pas indemne de ce film, court mais puissant, car rares sont ceux à n’avoir pas subi un deuil ou vécu avec un secret étouffant. Le côté universel du film vient de la grande justesse du ton, de la sincérité des personnes qu’on y rencontre et de cette dénonciation qui passe aussi par des images d’archives sur l’eugénisme que les nazis voulaient instaurer à l’endroit des enfants « anormaux ». C’est pour eux, pour leur mémoire, pour leur douleur indicible, et pour François Dupeyron qu’Éric Caravaca a signé ce splendide film qui dénonce entre autres notre peur de l’anormalité. Il le dit lui-même : « Pour mes parents les choses étaient différentes bien sûr : ce qu’ils souhaitaient voir disparaître, c’était l’anormalité de leur fille. Pour eux, l’anormalité et leur fille étaient deux choses différentes. Or c’est la même chose : si on souhaite voir disparaître l’anormalité, on souhaite inconsciemment la mort de son enfant. »


Fiche du film


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