Argent amer


Argent amer

Un film de Wang Bing

Dans une Chine de plus en plus capitaliste, la caméra de Wang Bing suit avec délicatesse le parcours de quelques ouvriers du textile déplacés de leurs provinces d'origine.

Article de Jean-Max Méjean 3 étoiles



Dictature de la machine à coudre

La dictature du prolétariat a cédé la place à celle des machines à coudre à Huzhou, cité ouvrière bourdonnante des environs de Shanghaï. La caméra du célèbre Wang Bing, connu et reconnu pour une dizaine de films dont les renommés À l'ouest des rails (2003), Les trois sœurs du Yunnan (2012) ou encore Pères et fils (2014) et Ta'ang (2016), suit deux jeunes ouvriers tout juste sortis de l’adolescence qui s’exilent volontairement de la province du Yunnan vers Huzhou, à plus de 2500 km, pour trouver du travail. Cela donne lieu dès le début à des scènes intimistes, notamment le départ de la jeune fille qui va être confiée à un membre de la famille un peu dans l’inquiétude, mais aussi la séquence dans le train pour un voyage que Wang Bing lui-même fit de nombreuses fois et qui dure deux jours et une nuit. La lenteur du film est à l’unisson de l’immensité de cette Chine toujours aussi mystérieuse aux yeux des Occidentaux. Quand on dit d’ailleurs que la caméra suit les personnages, ce n’est pas un vain mot car, quelquefois, ils s’adressent à celle-ci et cela donne à la fois une matérialité à l’histoire qui nous est contée et à la vie des ces ouvriers qui ne demandent qu’à gagner assez d’argent pour faire vivre leurs familles.
 



Interaction entre le cinéaste et ses personnages


La manière de travailler de Wang Bing n’a guère changé depuis ses premiers grands films. Il filme ses personnages pendant de longues heures. Ici, il a suivi ces ouvriers du textile (les plus bas dans le classement du prolétariat chinois juste avant les mineurs et les briquetiers) pendant plus de deux ans. Il s’est trouvé à la tête d’un nombre important de rushs qui donneront naissance, déclare-t-il, à un autre film bientôt alors que le projet des Ames mortes (anciennement Past in the present) n’est pas encore achevé. S’agissant d’un film sur le vécu de ces ouvriers malmenés, Argent amer qui a obtenu le Prix du scénario à la Biennale de Venise cette année, n’est pas un film facile. On pourrait même le trouver un peu longuet avec ses deux heures trente, mais on se laisse gagner à la fois par une sorte d’hypnose du monde du travail et par un traitement politique de la mise en scène. Comme si on devait endurer la vie quotidienne de ces travailleurs déplacés, le film s’attarde sur des détails (montagnes de vêtements, ballots de tissus, plans séquences sur le travail des couturiers sur des doudounes, etc.) mais aussi sur tout ce qui fait le quotidien de leur vie avec un sens théâtral propre à la culture chinoise (disputes violentes entre époux, ennui et passivité pour certains et rêve en un avenir meilleur pour d’autres, etc.)

 

Pas de machine pour en découdre


Il n’y a pas de révolte chez ces ouvriers exploités dans la mesure où ils sont venus volontairement et qu’ils ne pourront rien trouver de mieux à côté, même si c’est leur argument ultime comme on le voit dans le film. Sans doute cette condition est-elle mieux acceptée dans la mesure où les patrons, tout aussi malheureux et presque aussi pauvres que leurs ouvriers, ne friment pas comme en Occident dans des voitures luxueuses. Quant à l’État, cette situation semble lui convenir parfaitement car il a sans doute tout intérêt à conserver cette économie semi-capitaliste qui fait entrer maintenant la Chine dans le monde de la concurrence où, finalement, les ouvriers ne sont guère mieux considérés qu’en Europe. Ainsi que le résume bien Stéphane Lagarde dans un extrait (©ACOR 2017) cite dans le dossier de presse : « Ma petite entreprise connaît la crise, elle n’est pas la seule… De nombreux patrons chinois n’ont pas hésité ces dernières années à délocaliser leur production là où les salaires sont plus bas, dans l’ouest chinois ou même en Asie du Sud-Est. » Les jeunes adultes du Yunnan et des autres provinces encore un peu rurales savent ce qui les attend et ce n’est pas pour rien que le titre du film fait référence au chef-d’œuvre du néoréalisme italien, Riz amer (1949) de Giuseppe De Santis.


Fiche du film


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