Laissez bronzer les cadavres


Laissez bronzer les cadavres

Un film de Hélène Cattet, Bruno Forzani

Avec Elina Löwensohn, Stéphane Ferrara, Bernie Bonvoisin

Après leur dyptique giallo, Hélène Cattet et Bruno Forzani s’attaquent au roman policier des années 70 et cultivent la radicalité jubilatoire de leur cinéma fétichiste.

Article de Corentin Lê 3 étoiles



Dans un style quasiment grindhouse, à mi-chemin entre Dario Argento et Quentin Tarantino, le cinéma du couple de réalisateurs français Hélène Cattet et Bruno Forzani, basés en Belgique, trouvent dans le roman éponyme qu’ils adaptent, leur quintessence esthétique. Laissez bronzer les cadavres est une orgie formaliste. Par le biais d’un cinéma ultra-référentiel, où chaque plan, chaque pose et chaque mouvement deviennent posture, le couple de cinéastes assument leur œuvre pastiche tout en développant une iconographie hybride et unique. Adapté d’un roman policier français des années 70, écrit par Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid, Laissez bronzer les cadavres perpétue le geste esthétique radical qu’avait amorcé le premier film du couple, Amer (2009), puis le second, L’Etrange couleur des larmes de ton corps (2013), dans un style assez similaire au premier.

 


French grind-house

Dans les hauteurs de collines surplombant la Mer Méditerranée, sous la chaleur accablante du soleil Corse, un écrivain (Marc Barbé) et une peintre (Elina Löwensohn) cherchent l’inspiration entre les murs en ruines et les cadavres disséminés dans les recoins poussiéreux de ce qu’était autrefois un village bien vivant. Jusqu’au jour où Rhino (Stéphane Ferrara) et sa bande élisent domicile dans leur demeure. Ceux-ci, après avoir commis un braquage d’envergure, forts de 250 kilos d’or planqués dans le coffre de leur voiture, voient leur plan malmené par l’arrivée impromptue de la femme de l’écrivain, de son fils, et de sa nounou. Deux flics en cuir moulants viendront participer à cette sauterie tout droit sortie d’un western de Sergio Leone, où les cadavres s’entasseront au rythme de morceaux d’Ennio Morricone.

L’organicité de tous les plans et de tous les sons n’est plus une surprise chez Cattet et Forzani, c’est devenue une marque de fabrique : chaque geste, même le moindre effleurement, est palpable. Laissez bronzer les cadavres est, une fois de plus, un film en forme de long simulus sensoriel. À la fois, visuel, auditif, cognitif, chaque provocation des sens est d’une force insoupçonnée. Laissez bronzer les cadavres est au cinéma ce que les vidéos ASMR sont à la relaxation : absurdes dans les réactions qu’elles génèrent, intense dans les sensations qu’elles procurent. L’érotisme est alors de tous les plans, il envahit la bande-sonore et conduit le film dans des univers visuels fascinants. Cattet et Forzani exploitent toutes les possibilités mises à leur disposition : on a rarement vu autant d’idées de mise en scène dans un espace aussi restreint que quelques maisons en ruines sur les hauteurs de la côte d’Azur.

 


Fantasmes et fétichisme

Cette sensibilité de tous les instants pourra parfois sembler envahissante, car troublant souvent la compréhension d’un récit pourtant assez simple. À l’image des scènes rêvées par l’écrivain, où l’on y suit ses pires cauchemars dans une série de scènes fantasmatiques qui viennent ponctuer les gunfights. Les corps, souvent nus, y sont lacérés, pressés jusqu’à l’implosion, torturés et fétichisés dans l’ombre à travers une ode au formalisme débridée. Les images du reste du film, aussi souvent interprétables qu’incompréhensives, composées par les jeux de regard permanents entre les truands et les otages, ont beaucoup plus de rapport avec une iconographie western qu’avec le giallo italien de Dario Argento déjà illustré par Cattet et Forzanie avec Amer : ces derniers changent de registre sans changer de style.

Au fond, Laissez bronzer les cadavres, avec le scénario d’un roman policier digne d’un cinéma bis au charme fou, avec sa mise en scène tout droit sortie d’un western érotique, et avec une patte visuelle de ce à quoi aurait pu ressembler L’Enfer de Clouzot, est un mix détonnant à la créativité permanente, dont le formalisme radical en agacera, à coup sûr, certains.


Fiche du film


Logo IEUFC