Ça


Ça

Un film de Andres Muschietti

Les Goonies prennent le train fantôme.

Article de Marion Roset 2 étoiles



Tous les coulrophobes trentenaires partagent un point en commun : un certain soir d’octobre 1993 sur M6. Violences, maltraitance, harcèlement et bien sûr meurtres d’enfants par un clown démoniaque…la petite chaîne qui monte a-t-elle réalisé à l’époque le traumatisme que Ca procurerait à ses jeunes téléspectateurs ? Le fait est que la mini-série américaine est aujourd’hui un marqueur générationnel – « Et toi, tu l’as vu ? » - dont le souvenir est toutefois plus effrayant que l’objet en lui-même. Autant dire que l’annonce d’une adaptation cinématographique avait de quoi nous mettre en émoi. Revenir dans le sillon d’un bateau en papier vers la ville maudite de Derry, y retrouver le Club des Ratés et trembler face à la bête protéiforme cachée dans les égouts. De nombreux films d’horreur ayant croisé nos routes depuis 1993, la version cinéma se devait d’être moins grand public que la version téléfilm, plus fidèle à la cruauté du livre de Stephen King. La déception est à la hauteur de notre attente, puisqu’Andy Muschietti se désintéresse du côté horrifique de l’affaire pour tout miser sur la nostalgie.

 


Strange thing


« L'enfant qui est en soi fuit comme crève un pneu sans chambre : lentement. »
(Stephen King, Ca). Récemment, certains films, séries, ont une vocation de rustine. Super 8 (J.J. Abrams, 2011), Stranger Things (avec qui le film partage Finn Wolfhard), San Junipero…les années 80 sont ce nouvel âge d’or que l’on ne cesse de regretter. Il n’est qu’à voir l’éternelle lumière automnale qui nimbe l’écran pour comprendre la nostalgie de réalisateurs se retournant sur leur enfance. Ça n’échappe pas à la règle, allant même jusqu’à opérer un glissement temporel qui voit les années 50 de l’œuvre originale se métamorphoser à l’écran en années 80. Et la panoplie eighties de s’étaler : posters des Gremlins (Joe Dante, 1984) et de Beetlejuice (Tim Burton, 1998) Freddy en haut de l’affiche, jeux d’arcade sans oublier les slips kangourou, ces couches pour adolescents. Tout est fait – et bien fait - pour nous replonger dans cette enfance là que certains, pour être nés trop tard, n’ont jamais connue mais qu’ils regrettent tout de même. Etrange paradoxe, voilà que le spleen né de la jolie vignette vintage fait oublier l’horreur censée l’infecter. A rebours d’un It follows  (David Robert Mitchell, 2014) qui entremêlait intelligemment teen-movie et film d’horreur, Ça se contente de les faire cohabiter, l’un puis l’autre et presque toujours au détriment du second. Les New kids on the block ramassent la mise.

 


« Tu n’existes pas »


Et c’est là tout le problème. A l’image d’une émanation lovecraftienne, le monstre de Derry est une créature capable de prendre toutes les formes sans que l’on sache quelle est vraiment la sienne. Ses multiples incarnations ne sont que des fantasmes sans consistance. En cela, le numérique – cette puissance du faux - serait le média idéal pour les exprimer : quoi de mieux qu’un format essentiellement virtuel et fantomatique pour dessiner une entité qui l’est tout autant lorsqu’elle choisit de se manifester. Mais c’était sans compter la laideur. Qu’il soit lépreux répugnant ou Modigliani flippant, Ca ressemble à tous les monstres ratés tendance pâte à modeler plastifiée déjà vus dans Insidious  (James Wan, 2010) ou Conjuring 2 : le cas Enfield (James Wan, 2016). D’un mal ancestral étendu à l’échelle de toute une ville, Muschietti fait un énième croquemitaine anecdotique qui ne peut jamais faire peur pour ne jamais convaincre de son existence. La menace est toute théorique (le traitement du personnage d’Henry Bowers en est un exemple), et tout se passe comme si ces gamins n’étaient jamais en réel danger tant chaque épisode horrifique est désamorcé et chaque transition maladroite. On s’attend à tout moment à un « J’ai eu la peur de ma vie, on va manger des frites ? ». D’un livre multidimensionnel enfin, sort un film simple à la ligne claire ; au revoir visions chamaniques (n’en reste comme unique clin d’œil qu’une tortue en Lego) et autre rituel de Chüd. Le mystique est casse-gueule c’est certain.

Sans entrer dans un débat sur l’adaptabilité de certains livres, il est probable que ceux qui n’ont jamais lu l'ouvrage apprécient plus le film. Ils ne sauront pas que Stanley ne se limite pas à être une victime, que la phobie de Mike a bien changé ou que Derry est une ville lugubre qu’il est impossible d’oublier de sitôt. La production met en avant le fait que Stephen King a aimé Ca. Rappelons juste qu’il n’aime pas Shining (Stanley Kubrick, 1980) ...


Fiche du film


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