Des rêves sans étoiles


Des rêves sans étoiles

Un film de Mehrdad Oskouei

Une plongée sidérante dans un centre de détention pour mineures, entre Frederick Wiseman et Werner Herzog.

Article de Corentin Lê 3 étoiles



Le postulat du film est très simple : Mehrdad Oskouei, documentariste iranien, filme le quotidien et les témoignages des jeunes filles pensionnaires d’un centre de détention et de réhabilitation pour mineures. Il y a un air des premiers films de Wiseman dans cette volonté d’aller à l’essentiel pour mieux saisir le réel : un lieu, des gens, leur vie à l’intérieur de ce lieu. Comme Highschool (1968), Juvenile Court (1970), Hospital (1973) et l’ensemble de la première phase de la carrière de Wiseman, Oskouei dresse, avec Des rêves sans étoiles, comme avec ses précédents films, le portrait de son pays, l’Iran, via un microcosme sociologique. Sans dénoncer, ni condamner, ni militer, ce portrait-là se tisse à travers l'humilité du réel et aussi par le truchement de ce que cette réalité recéle de plus fort. Les jeunes filles qu’interroge Oskouei répondent simplement aux questions et s’expriment brièvement, condensant leurs multiples souffrances en quelques phrases et quelques tournures, qui suffisent à dire beaucoup en peu de mots.
 

Into the Abyss

La simplicité du projet fait sa force. L’absence de tout commentaire permet de souligner avec encore plus d’impact les histoires de ces jeunes filles d’une quinzaine d’années, toutes ayant été violées, droguées, maltraitées ou malmenées par leurs proches, souvent des hommes. Ces filles, bannies et exclues, livrent un témoignage qui en devient d’autant plus précieux que le traitement du film tend à la libération émotionnelle de ces détenues. Grâce à une technique d’entretien qui rappelle celle de Werner Herzog dans Into the Abyss (2011), où, au fil des questions  hors-champ du réalisateur, on en venait à comprendre l’ampleur de l’horreur s’étendant au-delà du simple témoin, Oskouei n’hésite pas à poser directement les questions douloureuses. Paradoxalement, en allant dans le vif du sujet, voire dans des directions en apparence hors-propos, comme demander à une jeune détenue traumatisée « quels sont ses rêves », ses entretiens exercent une fonction cathartique parfois troublante mais souvent magnifique.
 

Contrastes et décalages

Par le contraste résultant du montage et de la narration du film, Des rêves sans étoiles fonctionne alors comme le crève-coeur qu’il ne peut qu’être. Coupé entre témoignages glaçants et purs moments de plaisirs innocents, le film joue avec les tons. On passe ainsi de l’attendrissement au choc par la magie de la narration. Que ces jeunes filles s’amusent entre elles ou qu’elles se confient à la caméra, le film change de registre avec une habilité surprenante. Oskouei joue sur une opposition, certes, un peu facile, mais toujours dans le but de souligner cette même dissonance entre le jeune âge de ces iraniennes et les épreuves inimaginables qu’elles ont dû endurer. Ainsi, l’instant le plus représentatif de leur situation, qui est aussi le plus touchant du film, survient lorsque l’une des jeunes filles montre à la caméra son carnet à dessins rempli de caricatures grotesques, où se côtoient mélancolie morbide et innocence juvénile.

Si tous ces éléments résonnent avec son précédent film, Les derniers jours de l’hiver (2011), où l’on suivait le quotidien de jeunes garçons de moins de quatorze ans dans un centre correctionnel, la différence principale réside ici dans le cloisonnement de l’espace filmé. Oskouei y suivait les garçons dans leur sortie en Mer Caspienne, et ce jusqu’à ce que le portail du centre s’ouvre symboliquement lors de leur retour. Ici, si certaines filles retournent dans leur famille, la majorité restera derrière cette porte verrouillée, à l’image de la caméra filmant le « dehors » à travers les barreaux d’une grille indifférente au chagrin qu’elle essaie de voiler.

A lire :
Entretien avec Merhad Oskuei   par Corentin Lê


Fiche du film


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