Gabriel et la montagne


Gabriel et la montagne

Un film de Fellipe Barbosa

En se concentrant sur "Gabriel" plutôt que sur "la montagne" , Fellipe Barbosa parvient à livrer une belle nécrologie qui évite l’écueil de la carte postale.

Article de Corentin Lê 3 étoiles



S’il fallait trouver une alternative auteuriste à Into the Wild (2007), la voici. Gabriel et la montagne rejoint la fresque épicurienne de Sean Penn via le format rétrospectif de son récit : dès le début, deux Malawites découvrent le corps d’un jeune blanc en haut du Mont Mulanje, celui d’un aventurier égaré et mort d’épuisement après un voyage d’un an autour du monde. Tout le reste du film débute trois mois auparavant pour mieux se diriger vers la mort certaine de Gabriel Buchmann, l’ami défunt du réalisateur dont l’histoire nous est narrée. Gabriel et la montagne tend donc à jouer sur l’analogie d’un homme plus vivant que jamais au fur et à mesure que ses jours sont comptés, provoquant un sentiment doux-amer sur l’avenir funeste du jeune homme et les aventures précédant sa fin. Et au-delà des péripéties et des rencontres que Gabriel fait au fil de son voyage (chronologiquement au Kenya, en Tanzanie, en Zambie puis au Malawi), ce sont surtout les commentaires en voix-off de ceux qui ont croisés sa route avant sa mort qui viennent tout particulièrement souligner la nature posthume du récit, rappelant la triste réalité derrière une fiction parfois un peu idéaliste.
 

Mais le plus intéressant dans Gabriel et la montagne reste la manière dont Fellipe Barbosa fait fi du voyage à proprement dit de Gabriel pour mieux se concentrer sur celui-ci, sur l’homme plus que sur le paysage. Les éléphants, cascades et autres décors sauvages sont relégués à un arrière-plan flou et demeurent, au final, peu importants. Car ce qui compte réellement ici reste le voyage intérieur du personnage plus que les belles images que peuvent facilement offrir des paysages aussi vertigineux. Et en évitant ce piège dont Into the Wild est emblématique (les magnifiques images du film restent plus en mémoire que le personnage dont on finit par oublier le nom), Gabriel et la montagne vise juste : même le Kilimandjaro, plus grand pic isolé du monde, n’a pas droit à son plan "carte postale" car l’essentiel est ailleurs.
 

Malheureusement, le personnage n’est pas toujours à la hauteur de ce que Fellipe Barbosa tente d’illustrer à travers son film : Gabriel reste dépendant de ses photos et de son goût pour les bibelots souvenirs, se comportant parfois comme les "touristes" qu’il prétend ne surtout pas être. C’est d’ailleurs de cela que Barbosa joue en montrant ouvertement les contradictions d’un jeune homme paradoxalement voué à partir disserter sur la pauvreté dans une Université de Los Angeles après son périple. Et c’est par ces contradictions que Gabriel et la montagne pêche, en ne sachant parfois pas choisir entre le road-movie hommage et le documentaire humaniste. Comme si le film, au même titre que Gabriel lui-même, tendait vers deux directions opposées et finissait aussi par se perdre. Et au fond, en réalisant un film désorienté, Felipe Barbosa ne peut trouver plus magnifique manière de figer à jamais la figure d’un ami qui n’a pas su rester en place.


Fiche du film


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