Une Femme douce


Une Femme douce

Un film de Sergey Loznitsa

À travers le portrait d’une femme, Sergei Loznitsa dresse le réquisitoire d’une Russie tragique et absurde.

Article de Jean-Max Méjean 3 étoiles



Cours magistral sur l’Histoire de la Russie

Réalisé par un homme de formation scientifique, longtemps cybernéticien et traducteur de japonais en russe, auteur de nombreux films documentaire, Une Femme douce est à la fois une leçon sur l’âme russe et un cours magistral sur l’Histoire de la Russie. Très mal accueilli à Cannes, et reparti bredouille, ce film fera pourtant sensation à sa sortie en salles sans avoir nullement besoin des trompettes de la renommée. Sergei Loznitsa, dont c’est le troisième film de fiction après My Joy en 2010 et Dans la brume en 2012, n’adapte pas ici le roman de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, ni ne propose un remake du film de Robert Bresson. Il nous livre plutôt une sorte de portrait d’une Russie intemporelle, mais encore chargée, pour toujours semble-t-il, du joug d’une dictature qui ne dit pas son nom. Hommage bien sûr à Les Possédés du même Dostoïevski (1871-72), mais aussi à Les Âmes mortes de Gogol (1842) et à Saltykov-Chtchedrine, ainsi qu’il le confie au dossier de presse, le nouveau film de l’Ukrainien n’est pas tendre avec la Russie de Poutine qui se livre en plus à une sale guerre contre l’Ukraine : « Ce film est pour moi une métaphore d’un pays où les gens se font perpétuellement violer, déclare-t-il. Y compris par eux-mêmes : en Russie, les gens "s’auto-violent". Ce pays est empreint de toutes formes de violences. D’un côté, vous avez une totale hypocrisie, un énorme mensonge, une parfaite omerta… et de l’autre, des choses absolument horribles qui continuent de se passer chaque jour. » Bien sûr, on comprend pourquoi Sergei Loznitsa et sa famille habitent maintenant en Allemagne et pourquoi ses films de fiction sont si peu présents en Russie, mais il espère que ce dernier y sera présenté car, selon lui, il y a dans ce film « quelque chose qui est vraiment susceptible de toucher l’âme des Russes, pas seulement l’intellect, mais l’âme ».
 



Le Procès de Kafka


Outre les grandes influences que nous venons de citer, une autre vient à l’esprit devant les pérégrinations de cette femme « douce » dans l’enfer russe des prisons, l’influence de Franz Kafka bien sûr qui, dans Le Procès (1925), décrit un monde d’une terrifiante absurdité qu’on retrouve à presque tous les plans de ce beau film. Une femme dont le mari est emprisonné pour on ne sait quel motif, reçoit un jour en retour le colis qu’elle lui avait adressé. Elle part alors pour tenter de comprendre et tombe dans divers pièges qui résument à eux seuls non seulement l’horrible condition féminine russe, mais celle de tous les citoyens, dans un portrait saisissant. Cette femme n’est pas « douce » stricto sensu, selon le réalisateur. Elle est plutôt résignée et son visage n’exprimera aucun sentiment, ni ne sourira tout au long du film. Il faut d’ailleurs souligner ici la performance de l’actrice, Vasilina Makovtseva, qui aurait bien mérité un Prix d’interprétation.
 



Le viol comme forme ultime de la soumission

Cette femme douce est une sorte de métaphore de la Russie, car elle n’exprime plus rien depuis la fin du XIXe siècle, traversant son Histoire avec la sensation d’être clouée au pilori, sans cesse humiliée et violée. Et ce viol est bien sûr directement adressée aux femmes en général et à la femme douce en particulier. « Lorsque je revois le film, déclare encore le réalisateur, il y a une chose qui ne cesse de me stupéfier : l’harmonie du cauchemar. On assiste à cette situation terrible, on voit se succéder toutes ces circonstances abominables, mais elles se produisent dans une sorte de cohérence très harmonieuse : tout cela semble vivre dans un parfait équilibre. Même notre héroïne, qui n’a rien d’un Hamlet venant protester contre tout ce qu’elle voit, fait elle aussi partie de cet ensemble harmonieux. C’est pour ça qu’en Russie l’idée de progrès telle qu’on la connaît en Europe n’existe pas, les choses sont davantage vécues comme un cycle, une spirale infinie. » Avec ses ressorts dramatiques, son ambiance oppressante et sa construction quasi-mathématique, Une Femme douce est un réquisitoire qui s’achève sur un rêve cauchemardesque, à la manière d’un Fellini grinçant, et trouve son épilogue dans un cauchemar bien réel qui rend, dans le clair-obscur, toute la terreur des femmes violées dans ce monde où l’on crie sans fin.


Fiche du film


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