Egon Schiele


Egon Schiele

Un film de Dieter Berner

Avec Noah Saavedra

Quelle est la différence entre un bon film et un bon film de peinture ?

Article de Maxime Lerolle 2 étoiles



D’élégance, Egon Schiele ne manque pas. Lumineux, joyeux, le biopic que le cinéaste allemand Dieter Berner consacre au génie autrichien virevolte quand l’austère Rodin (2017) de Doillon s’égare. Pour autant, si Egon Schiele est un bon film, est-il un bon film de peinture ?

Egon et les femmes

Egon Schiele et Rodin souffrent en réalité d’un problème récurrent dans les biopics d’artistes : la vie de l’homme y importe plus que le geste artistique. Certes, nous voyons Egon (Noah Saavedra) peindre et dessiner ses modèles féminins, tout comme Auguste Rodin/Vincent Lindon passer ses doigts sur l’argile ; mais ces gestes restent discrets, infimes au regard du récit. La vie des artistes, et en particulier leur vie sentimentale souvent tumultueuse – Rodin tourne autour du couple Rodin/Claudel et Egon Schiele explore la conflictuelle relation de l’artiste avec Wally Neuzil (Valerie Pachner) –, occupe plus de place que leurs créations.
Paradoxalement, il semblerait que ces biopics où le narratif prime sur le sensible rendent presque anecdotique la personnalité artistique des individus qu’ils dépeignent, dans la mesure où le décor sentimental/social/politique prend le pas sur le travail proprement dit de l’artiste. Au détriment de ce dernier : toujours empathique vis-à-vis de Schiele, Dieter Berner en brosse un portrait trop sage – en particulier concernant ses nus d’enfants, au trouble parfum pédophile – et manque la subversion qu’il amène dans la bourgeoise Vienne de François-Joseph.

 




Peut-on filmer la peinture ?


La question mérite d’être posée, tant les médiums pictural et cinématographique semblent annihiler mutuellement leurs qualités lorsqu’on les confronte. Peut-être pourrait-on y répondre en empruntant à Godard, qui, dans sa Lettre à Freddy Buache (1982), se plaignait qu’on lui demande de faire un film sur Lausanne, alors qu’il souhaitait en faire un de Lausanne.
On distinguerait alors deux genres d’œuvres : les films sur la peinture, et les films de peinture. Les premiers, à l’instar des biopics comme Egon Schiele et Rodin, s’attachent à la figure humaine de l’artiste, à sa vie dans le monde : les créations artistiques y découlent du contexte social. Les seconds, plus rares et plus ambitieux, regroupent des films aussi différents que Guernica (Robert Hessens et Alain Resnais, 1950) et Edvard Munch, la danse de la vie (Peter Watkins, 1974), qui, chacun à leur manière, tentent une plongée au cœur de la matière picturale, épaississent le mystère de la création en même temps qu’ils l’illuminent. Chez Resnais, la voix tragique de Maria Casarès fait vibrer le texte de Paul Éluard au rythme halluciné des gros plans sur la toile, tandis que chez Watkins, un paisible travelling saisit la détresse du peintre norvégien dans les furieux coups de couteau qu’il a infligés à son œuvre. Deux films que le sang de l’artiste semble irriguer.
Passer d’un genre à l’autre paraît difficile, car la différence demeure qualitative. Tant que l’on ne remet pas en question le primat du narratif sur le sensible, tant qu’un point de vue sagement anthropocentrique se cantonne à la surface des productions artistiques, alors, aussi maîtrisé et délicat soit-il, pareil film sur la peinture n’entrouvrira pas les abîmes de la création.




Fiche du film


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