Good Time


Good Time

Un film de Joshua Safdie, Benny Safdie

Avec Robert Pattinson, Leigh Jason, Benny Safdie

Dans la pure lignée de Friedkin et Scorsese, les frères Safdie shootent une fuite d'une énergie dingue dans les bas-fonds de New York.

Article de Corentin Lê 4 étoiles



Cette fuite, les frères Safdie l'avaient déjà introduite début 2016 avec Mad Love in New York. On y voyait de jeunes junkies fuyant leur triste réalité en se piquant à l'héroïne, dévoilant leurs destins ravagés de sans-abris devenus addicts à absolument tout (à la drogue, à l'amour comme à la haine). Dans Good Time, la fuite est la même mais l'addiction est de nature différente. Constantine « Connie » Nikas fuit une réalité difficile (un frère handicapé mental, des parents apparemment absents et une grand-mère élevant ses petits-fils et les reniant en même temps) grâce à l'adrénaline que lui procure « l'instant ». Parfaitement incarné par Robert Pattinson, dont le talent n'a désormais plus rien de surprenant, Connie vit dans le moment présent. Sans penser forcément aux conséquences de ses choix avant de les mettre à exécution, il va mettre en danger le petit monde gravitant autour de lui, dont son jeune frère Nick, handicapé mental joué par Bennie Safdie et premier à ramasser les pots cassés.

Traverser la ville

Le point de départ de cette course chaotique ? Braquer une banque et récupérer de l'argent pour aller vivre dans une ferme fantasmée par Nick, comme Lenny Small bien avant lui dans Des Souris et des hommes (John Steinbeck, 1937) : lui qui a aussi l'âge mental d'un grand enfant et suit, à ses risques et périls, son frère aîné. De ce pitch, la cavale des frères Nikas reprend les idées visuelles déjà développées dans Mad Love in New York tout en exploitant au maximum leur potentiel délirant et psychédélique. Avec des plans étirés filmés avec une longue focale si écrasante que les personnages semblent plaqués sur le bitume qui les entoure (il n'est pas anodin que la plupart des personnages du film finissent par s'y écraser la face), la fuite de Good Time est ainsi mise en scène qu'elle semble être regardée au loin par les habitants des tours new-yorkaises, rejoignant Mad Love in New York ou Shadows (1959) de Cassavetes, l'un des chefs d'œuvre emblématiques du paysage new-yorkais. C'est ce que les frères Safdie appellent eux-mêmes, de manière tout à fait appropriée : « l'opéra de la rue ».
 



Traverser la nuit

Encore plus fort : la quintessence visuelle déjà présente dans Mad Love in New York gagne ici en intensité par l'itinéraire improvisé de Connie, prétexte à des scènes hallucinantes d'inventivité. Car oui : Good Time est encore plus électrisant que l'était leur précédent film. Les synthés fous de Oneothrix Point Never (musicien originaire de Brooklyn, génie de l'ambient drone) transforment un enchaînement de situations rocambolesques déjà dégénéré en pur trip sous acide, accouchant d'un shoot frénétique d'une heure quarante-cinq. L'intensité d'un écran de télévision dans une pièce assombrie et enfumée, la psyché d'un parc d'attraction ou les néons new-yorkais incrustés à même le sol accompagnés du son de drones expérimentaux : chaque scène amène une stupéfaction. À travers cette escapade folle, brillamment mise en scène et remarquablement écrite, on ne peut s'empêcher de penser au After Hours absurde de Scorsese sorti en 1985. Dans ce dernier, un jeune employé finissait littéralement emplâtré après une longue série de galères le temps d'une nuit cauchemardesque dans les rues de New-York. En en reprenant la même frénésie et l'énergie fuyante, Good Time est le descendant du cinéma new-yorkais des années 70 et 80, de Mean Streets (Martin Scorsese, 1973) à Cruising (William Friedkin, 1980) en passant par Un Après-midi de chien (Sidney Lumet, 1975).

Cet héritage, assumé et bien digéré, aboutit à un film d'improvisation, où les pistes du récit sont lancées par les opportunités du « direct ». L'oeuvre est, au fond, l'histoire d'un homme semant le chaos partout où il passe et entraînant tous ceux croisant son chemin dans sa chute (c'est un peu, chez les frères Coen, la malchance qui se propage autour du loser folk de Inside Llewyn Davis, 2013). Connie agit ainsi comme le poison contaminant les témoins de sa fuite d'une défaillance imminente. Que ce soit, entre autres, Corey, une (ex-?) petite amie névrotique (Jennifer Jason Leigh) qui finira, après le passage de Connie, par se mettre sa mère à dos, ou bien Crystal (Taliah Webster), une adolescente qu'il dupe intelligemment avant que celle-ci finisse embarquée par la police. Après son passage, la plupart des personnages finiront donc tous par tomber de haut (au sens propre, comme au figuré) tant que Connie n'aura pas lui-même ramassé ses dents sur le trottoir grisâtre de New York. Cette course folle prend en cela l'allure d'une mission suicide « face contre terre » où Connie, littéralement buté, ne baisse jamais les bras pour tenter de libérer son frère enfantin des griffes d'une ville impitoyable, quitte à en perdre l'équilibre.

 



Traverser la pièce

Et c'est aussi de là que Good Time tire une beauté insoupçonnée. Deux ans après la romance destructrice entre Harley (Arielle Holmes) et Ilya (Caleb Landry Jones), les frères Safdie mettent en scène une bromance magnifique entre Nick et Connie. Le long métrage est une véritable histoire d'amour entre deux frères éloignés par le sort d'une ville écrasante. D'un film co-réalisé par deux frangins, une telle déclaration d'amour fraternelle n'aura jamais été aussi belle et évidente. Ici, le handicap mental de l'un entraîne la frénésie et l'improvisation bienveillante de l'autre : Connie donne tout par amour pour Nick. Cette tendresse qui habite le film est magnifiquement illustrée par l'épilogue du film, tellement remarquable que même le générique de fin ne peut pas le couper. Dans celui-ci, Nick, retourné dans un processus thérapeutique pour handicapés mentaux, doit faire le bilan de ce qu'il a, ou pas, déjà fait dans sa vie. En fonction des questions - et donc du passé de Nick - celui-ci doit traverser la pièce ou rester immobile. Une sublime fin qui illustre absolument tout à travers une idée de cinéma très simple : filmer quelqu'un qui, statique au milieu d'une la majorité mobile quand on lui demande s'il a déjà aimé quelqu'un, traverse mécaniquement la pièce quand on lui demande s’il s'est déjà, à l'inverse, senti protégé.


Fiche du film


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