A la recherche des femmes chefs


A la recherche des femmes chefs

Un film de Vérane Frédiani

Des cheffes derechef !

Article de Matthias Turcaud 2 étoiles



Le film commence tout en douceur, avec, après un bref préambule, une question qui se pose, un avion qui décolle et un titre dont les lettres apparaissent presque un peu timidement sur un fond musical délicat. Ce début donne le la et indique le parti-pris de la réalisatrice Vérane Frédiani, celui de ne jamais agresser le spectateur, mais de l'inviter à un questionnement sur le mode d'une proposition libre qui jamais ne se transformera en imposition.

Un regard au service de son sujet

A l'opposé d'un Michael Moore ou d'un Emir Kusturica dans Maradona (2008), la metteure en scène restera en retrait, sans doute, judicieusement, pour mieux mettre en lumière ces femmes chefs à la recherche desquelles elle va et auxquelles des hommes virils et tatoués ont volé et volent beaucoup trop souvent la vedette. On peut encore furtivement apercevoir son visage de profil puis en plan d'ensemble dans les premières minutes, elle se reléguera ensuite à un hors-champ pudique pendant la quasi totalité du métrage. Même sa voix, très douce elle aussi, ne se fera entendre que de manière très sporadique en off, avec quelques interventions durant les interviews et, là encore au début, suite à l'apparition du titre et le pré-générique sur fond d'images introductives, pour exposer en quelques phrases ses recherche(s) – sur Google puis en vrai -, ainsi que son intention : celle de redonner aux femmes de la gastronomie, étoilées ou non, la place qu'elles méritent et qui leur échoit et, en quelque sorte, de commencer à écrire, ou plutôt à filmer, une autre histoire de la cuisine. L'enquête rapidement en fait s'enclenche, car, si elle ne veut pas nous agresser, Vérane Frédiani n'en est pas moins déterminée pour nous emmener découvrir ces femmes aux quatre coins de la planète à la faveur d'un montage alerte mais qui sait aussi prendre le temps de s'arrêter sur elles.
 



La place difficile des chefs femmes dans un univers machiste

Le questionnement initial de l'Américaine Amanda Cohen – qui se et nous demande comment expliquer le quota si modeste de femmes dans les classements annuels des meilleurs chefs faits par « Food and Wine » ? - en entraînera bien d'autres : comment se fait-il que les cuisinières, et sans parler des sommelières, soient si peu reconnues par la presse, si peu distinguées par des prix, que si peu d'entre elles soient étoilées ? Pourquoi leur gestion simultanée d'une vie de famille et d'un travail chronophage est-elle considérée avec tellement de circonspection alors qu'on parle beaucoup moins voire pas de ce problème appliqué aux hommes ? « Pourquoi », pour citer la réalisatrice, « on nous dit sans cesse que les femmes chefs vont arriver alors qu'apparemment elles sont déjà bien là et depuis longtemps » ? Pourquoi, pour la plupart des gens, le chef reste-t-il un homme, ainsi que le dit la cheffe italienne Cristina Bowerman ? Pourquoi, comme le souligne Maria Klein, une Allemande travaillant le restaurant éphémère « Mazi Mas » à Londres qui emploie des femmes au foyer migrantes, a-t-on l'habitude de considérer que pour des filles « cuisiner bien c'est normal » ? Comment sortir du cercle vicieux évoqué par la créatrice espagnole du Parabere Forum pour les femmes Maria Canabal : « Dans les congrès elles ne sont invitées, parce qu'elles ne sont pas connues, mais justement elles ne sont pas connues, parce qu'elles ne sont pas invitées ! » ?

A l'arrivée, et au fil de témoignages de femmes de la gastronomie jeunes ou moins jeunes et importantes ou inconnues du bataillon, A la recherche des femmes chefs nous montre qu'on a plus que jamais besoin de femmes chefs aux fourneaux, que leur sensibilité, leur intuition et précisément leur féminité – des clichés qui leur sont associés mais ont une part de vérité - s'avèrent fondamentales pour créer de grands plats. Il met aussi le doigt sur le machisme séculaire de nos sociétés, nos habitudes sclérosées, et sur le machisme ordinaire que les femmes doivent encore aujourd'hui subir au quotidien, latent dans la question du Président de l'Union de la Sommellerie française Michel Hermet « Comment dire en féminin 'maître d'hôtel'? ». Finalement, on aura un peu parlé de cuisine, comme d'un consommé de potirons retravaillé par la Française Anne-Sophie Pic ou encore de dim-sums ou d'une côte d'agneau au beurre d'arachide confectionnée par Victoire Gouloubi en souvenir de cet aliment qui a bercé sa jeunesse au Congo, mais le documentaire est avant tout social, évoquant aussi en filigrane ces autres professions encore majoritairement réservées aux hommes comme astronaute ou footballeur.

Enfin la cuisine n'est pas une fin en soi, mais elle est profondément corrélative à la notion du « vivre-ensemble » et cimente la vie de famille comme le dit la fin de ce documentaire parfois un peu démonstratif mais beau et surtout nécessaire.


Fiche du film


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