It comes at night


It comes at night

Un film de Trey Edward Shults

Avec Carmen Ejogo, Joel Edgerton

Derrière certaines ficelles du genre, "It comes at night" bouscule durablement par sa mise en scène glaçante et son portrait balafré de l'humain.

Article de Lucile Marfaing 3 étoiles



« Et dans le fait la cabane de bois n’est pour l’Américain qu’un asile momentané, une concession temporaire faite à la nécessité des circonstances. » Alexis de Tocqueville, Quinze jours dans le désert, 1861

It comes at night s’ouvre sur une séquence brutale et malaisante : armés de fusils, les visages recouverts d’un masque à gaz, un homme, Paul (Joel Edgerton) et sa femme Sarah (Carmen Ejogo), sous les yeux de leur fils Travis (Kelvin Harrison), tiennent en joue un vieil homme mis dans une brouette, le corps malade, dévoré de pustules étranges, d’un aspect cadavérique qui ne semble pourtant plus en mesure de représenter une menace. Aucune résistance ne se manifeste d’ailleurs dans les yeux de cet être mort-vivant. « Grand-père » (David Pendleton) finit sa vie une balle dans la tête, abattu comme une bête, brûlé puis enterré dans une forêt sauvage. Cette scène primitive glaçante de l’homme dans la nature des bois, réduit à tuer ou à être lui-même acculé, seulement mené par la nécessité de survie, pose le socle civilisationnel de l’œuvre.
 



« It »


Calfeutrés dans leur petite maison de bois, cette famille vit cloîtrée entre quatre murs pour échapper à une menace abstraite, non identifiée, attendue de tout côté et sous toutes les formes, qui contamine via un virus mortel et contagieux, celui-là même dont a été victime le grand-père. Cette entité sans nom, ce « it » (ça) fantôme qui apparaît comme une figure du cinéma d’horreur (à l'instar du très bon It follows, de David Robert Mitchell, en 2015), jouant sur la peur décuplée du non-identifié, comme sur l’imaginaire même de l’angoisse et de la paranoïa, se manifeste ici la nuit, d’où le titre du film. Dans l’atmosphère sombre et étouffante de cette maison, l’étroitesse spatiale, la contiguïté des portes, soulignent l’exiguïté de vie, d’action et de pensée à laquelle se réduit cette famille à cause de la menace quotidienne. Si le long-métrage n’échappe pas à quelques motifs et figures éculés du genre : de la musique en battements souterrains annonciatrice de l’angoisse, au personnage du père comme protecteur/chasseur de la famille, It comes at night détonne par sa mise en scène paralysante, un cadrage et une enfilade de plans taillés à la serpe, faisant le portrait d'un lot humain à la violence épidermique, aux confins d’une civilisation américaine qui pourrait paraître antédiluvienne mais dont la survivance la plus primaire se manifeste ici. Il y a comme une damnation de l'Amérique, qui saisit l'échine, à voir combien tuer, utiliser les armes sont inscrits dans la réalité de ce pays. Un geste fulgurant, aussi puissant que fugace, vient évoquer ce déchirement à l'écran : un plan moyen sur Paul dans la forêt, le fusil à la main, prêt à tirer sur un autre humain, permet de voir le visage de Joel Edgerton levant légèrement une tête bafouillante, pleurant, au bord d'abdiquer face à son rôle de défenseur farouche des siens, avant de finalement conclure son tir. Dans ce quart de seconde, l'acteur livre une expression qui dit tout d'un poids émotionnel salutaire avant qu'il ne s'envole derrière le bruit sourd du canon.
 



Les yeux du fils


Ce quotidien malsain à trois sera altéré par la rencontre avec un jeune homme échappé de la forêt, Will (Christopher Abbott), venant demander de l’aide pour sa femme (Riley Keough) et leur petit garçon (Griffin Robert Faulkner), proposant de troquer des vivres contre de l’eau qu’ils n’ont plus. Après un passage à tabac et des heures attachées afin de prouver qu’il n’est pas contaminé (les symptômes arrivant très rapidement), Paul décide de l’accompagner chercher sa famille pour les ramener afin qu’ils cohabitent tous et se protègent des menaces d’un apocalyptique extérieur. Un geste qui annonçait une réinjection de sensibilité humaine, via la réunion en une communauté solidaire, qui sera vite voué à l’échec. Derrière le voile de l’angoisse et du mystère horrifique, cette lutte de survie archaïque trouve son intensité et son impact à travers le personnage de Travis : il est l’observateur silencieux de l’annihilation humaine à l’œuvre, annoncée dès l’ouverture du film, il est l'oeil de boeuf collé à toutes les portes, trouvant du réconfort auprès de son chien. Dans les yeux de Travis se lit et se communique un calme effroi, aussi innommable que « la chose » qui décime les hommes les uns après les autres. L’effroi du dernier personnage qui n'est pas dés-affecté, bousculé de ne plus reconnaître des parents qui cherchaient à le protèger et poussant le spectateur dans les retranchements aux digues fragiles de sa condition d'Homme.


Fiche du film


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