Ava


Ava

Un film de Léa Mysius

Avec Noée Abita, Laure Calamy, Tamara Cano

Mieux que Pierrot le fou, Ava la folle.

Article de Maxime Lerolle 4 étoiles



Le corps enduit d’argile, fusil à la main, des brindilles dans les cheveux, Ava et Juan sèment la terreur parmi les beaufs qui croupissent sur les plages de sable. Une fascination pour la sauvagerie et le primitivisme, qui rappelle la dernière séquence de Pierrot le fou, dans laquelle le héros éponyme se peinturlure le visage en bleu et jaune avant de se donner la mort.
Mais là où Godard cultivait un art de la révolte purement intellectuelle et parfaitement artistocratique, Léa Mysius, la réalisatrice d’Ava, distingué du Grand Prix de la Semaine de la Critique, choisit la révolte des matières.

Puissances de la beauté

Il est au cinéma des beautés molles et des beautés fortes. Les premières se retranchent souvent dans une esthéthique d’ordre pictural, contemplatif, où la beauté se détache du monde pour confiner à une quelconque transcendance à laquelle on ne peut accéder que par un certain ésotérisme. À titre d’exemple, on peut penser à The Assassin, le dernier film de Hou Hsiao-hsien, qui déconstruit le genre des combats de sabre pour faire émerger une lointaine et timide poésie de la nature, des cerisiers en fleur et du temps qui passe.
Ava appartient sans conteste à la seconde catégorie. La beauté ne s’y trouve pas en-dehors du monde : elle s’y crée, en sa chair. Elle engage le spectateur dans une perception dynamique de son écosystème. Un regard audacieux, souvent subversif, la fait jaillir, tel Moïse avec l’eau d’un rocher, hors des cadres ordinaires de la réalité. Le premier plan d’Ava ne trompe pas : au milieu d’une plage bondée de monde et de couleurs vives déambule un chien noir de jais.
Ce noir profond, opaque et si attirant parcourt l’ensemble du film, des vêtements de Juan à la lecture, face caméra, du journal intime d’Ava (Noée Abita), jeune fille de treize ans dont la vue baisse jusqu’à la cécité, en passant par les policiers de la petite ville d’extrême-droite, dont l’un des personnages fait une lecture très politique : « C’est la fin de notre civilisation, lis les journaux, regarde autour de toi, tu n’y verras que du noir. »
C’est ce noir qui, massif, fait vibrer les couleurs autour de lui. Certaines séquences ne tiennent, à la manière de Nicolas Winding Refn, que sur un principe esthétique : la peinture sur le corps et le cauchemar d’Ava n’ont pas de finalité narrative directe, sinon par le biais de la métaphore. Métaphore qui n’a cependant pas une lisibilité claire et nette, tant le magma des couleurs domine la composition de telles séquences.


« La réalité » plutôt que « l’Éternité »

Poursuivons la comparaison avec Pierrot le fou, dont se nourrit au moins inconsciemment Ava. Deux versions de Rimbaud les séparent. Chez Godard, la mort de Pierrot se conclut sur la lecture en voix-off de « L’Éternité », poème de jeunesse rimbaldien : « Elle est retrouvée ! Quoi ? – L’Éternité ! ». Final sublime, situé dans une dimension éthérée, quasi-mystique, de la révolte individuelle et artistique. Aspiration à quelque chose d’inaccessible qui conduit, fatalement, au suicide d’un nihiliste nourri par trop d’utopies. L’art du faux culmine dans Pierrot le fou : tout est théâtre et artifices, tout vit d’excès, jusqu’à faire éclater les énergies inemployées dans une grande explosion.
À l’inverse, Ava transpire les leçons de cynisme mêlé d’idéalisme déçu d’Une saison en enfer. Un mot qualifie particulièrement son ambition esthéthique : « La réalité dure à étreindre ». C’est la matière même, sale, fascinante et belle à la fois, qui intéresse le regard de Léa Mysius. Cela se sent dans la puissante scène de la peinture à l’argile, qui repose sur l’association de la terre et de la peau nue, soit des matières naturelles recomposées par l’alchimie cinématographique, alors que Pierrot use de couleurs artificielles, déjà fabriquées pour les disciplines artistiques.
La beauté énergique d’Ava tient ainsi dans son mélange de naturalisme et d’esthétisme. Littéralement terre-à-terre, quand Winding Refn se lance dans des expériences sensorielles à la dimension fantastique, Léa Mysius explore comment, de manière concrète et métaphorique, une jeune fille qui découvre son corps et sa sexualité.
Un premier long-métrage fascinant et riche de promesses, qui confirme une tendance perceptible dans le cinéma français depuis le début de l’année : quand les vieux tenants du cinéma d’auteur (Doillon, Ozon, Desplechin) s’abîment dans des formes cinématographiques surannées, les jeunes auteurs (Mehdi Idir et Grand Corps Malade pour Patients) et surtout les jeunes auteures (Julia Ducourneau pour Grave et Léa Mysius pour Ava) osent inventer une forme sensitive qui, à l’image de la plaque photographique, enregistre les vibrations mêmes de la chair et de la psyché humaines.



Fiche du film


Logo IEUFC