Tapis Rouge


Tapis Rouge

Un film de Frédéric Baillif, Kantarama Gahigiri

Entre improvisations et impertinence, le road-trip d’une jeunesse perdue sur le chemin de Cannes. Docu-fiction émérite dans sa gestion des effets de réel.

Article de Alexandre Jourdain 3 étoiles



Tapis Rouge sort une semaine jour pour jour avant l’ouverture de la 70e édition du Festival de Cannes. Pas un hasard puisque le film suit le parcours d’un éducateur de Lausanne conduisant des jeunes issus d’un quartier défavorisé sur la Croisette. L’objectif de l’équipée, hormis sa dynamique latente de parcours initiatique: dénicher un producteur en vue du tournage d’un court-métrage écrit en collectif, Né pour mourir. Estampillé du label « Cinéma Équitable », Tapis Rouge et son scénario façon docu-fiction s’inscrivent à l’évidence dans une perspective engagée. Non content de saisir le réel avec des acteurs amateurs repérés via une association de quartier, ce film du cinéma D (comme débrouille) introduit presque par accident une mise en abyme. Alors que l’un de ses deux réalisateurs, Frédéric Baillif, s’était engagé par ailleurs à aider des jeunes du quartier des Boveresses à Lausanne à mettre en scène un court-métrage, c’est ce processus même de création qui devient le sujet d’un long-métrage. Tournée en 2013, cette histoire authentique d’abord diffusée en Suisse aura attendu quatre ans avant de connaître une sortie française. Son arrivée dans l’Hexagone à l’approche du Festival de Cannes et au lendemain d’élections bouleversées par un glissement vers les extrêmes ravive en tout cas sa dimension politique.

All I Need Is Sunshine

Édifié autour des improvisations des comédiens en herbe et de la figure de Monsieur Loyal de l’éducateur, unique acteur professionnel, ce road-movie de bric et de broc articule un dispositif assez jubilatoire. Plutôt qu’une structure ample et saturée d’effets dramatiques, Tapis Rouge multiplie les saynètes pointillistes et trace des lignes de fuite au gré des bouillonnements du collectif. Angle de caméra et mise en scène semblent évoluer selon l’imagination de chacun, depuis les cages d’escalier jusqu’à la plage ensoleillée en passant par l’habitacle du van. Où tantôt alors la comédie transcende le drame, tantôt elle finit dissoute par hybridation. Ainsi, jamais ou presque le rire ne se dépare du tragique. Sans magnifier la vie du ghetto ni trop s’en remettre systématiquement au déterminisme social pour expliquer les trajectoires de tous, Tapis Rouge préfère les questionnements aux réponses faciles. Face aux Alpes majestueuses qui défilent de part et d’autre du véhicule, face au "Palais idéal" du Facteur Cheval à Hauterives - "symbole de la réunification des peuples" dit la guide -, les membres de la bande restent insensibles. Comme si les montagnes et monuments les plus hypnotisants arrivaient trop tard, ne suffisant plus à susciter l’éblouissement ni à combler le vide systémique d’une existence laissée à l’état de friche. Une forme d’auto-exclusion d’un monde qui, trop consciencieusement, s’est dérobé à eux.

Sous les pavés, la plage

Certes, l’on voudrait plus souvent voir les plans fonctionner sur la durée dans Tapis Rouge, et laisser de cette manière aux comédiens le temps d’établir leurs propres règles en débordant le cadre. Mais fort heureusement, de beaux accidents surgissent tout de même ici et là de façon inopinée. Sublimé par la gouaille et bousculé par un réseau souterrain d’expressions stupéfiantes, le langage incarne pour eux une sorte de rempart contre le conformisme. Même lorsqu’ils frôlent malicieusement la caricature, les interprètes déjouent les stéréotypes avec sophistication. Le rythme imposé dans cette optique par les séquences, qui jonglent entre différents sujets et tonalités par touches subtiles, joue aussi un rôle déterminant. Ce qu’il y a de pertinent dans cette démarche mouvante est qu’elle permet d’aborder à la fois le film comme une radioscopie du métier d’éducateur, et en tant qu’alternative au cinéma cannois. Tant dans sa production que dans son cheminement rhétorique et scénaristique, Tapis Rouge prend d’ailleurs à revers ce microcosme pailleté. Voir surgir depuis l'intérieur des tentes d’un camping cannois toute cette bande de jeunes désœuvrés vêtus du costume noir réglementaire sonne, sinon comme une victoire, comme le succès de l’espoir - teintée, il est vrai aussi, d’une forme d’injonction sociale. Bientôt éparpillés sur la plage à quelques pas du Palais des festivals avec sous le bras leur scénario et leurs fantasmes, ces jeunes savent qu’ils devront bientôt regagner leur cité. Ce voyage au parfum doux-amer s’achève entre rêves et fatalité, non sans toutefois laisser derrière lui quelque bonheur, et rappeler l’importance de l’opiniâtreté. Et pour cause : à l’issue du film est projeté le fameux court-métrage Né pour mourir, appendice réjouissante à Tapis Rouge, entre western et film noir. Preuve que cette expédition rocambolesque entre la Suisse et la Côte d’Azur aura su attirer un financeur et porter ses fruits.


Fiche du film


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