Une Famille heureuse


Une Famille heureuse

Un film de Nana Ekvtimishvili, Simon Groß

Avec la Shugliashvili, Merab Ninidze

Portrait de femme.

Article de Marion Roset 3 étoiles



Nana et Simon ; derrière ces prénoms que l'on croirait être ceux d'auteurs jeunesse se cache en réalité un tandem de réalisateurs, Nana Ekvtimishvili et Simon Groß. Leur second long métrage – après Eka et Natia, chronique d'une jeunesse géorgienne (2013) – nous invite cette fois à partager un moment crucial de la vie de son héroïne, Manana.

Quand Manana rentre du lycée où elle donne des cours, c'est pour retrouver sa famille : son mari et leurs deux enfants. Et leur gendre. Et son père et sa mère. Du lever au coucher, être à la fois femme de, fille de et mère de, ne laisse pas beaucoup d'espace pour sa propre tranquillité. Alors quand Soso son mari lui organise, contre son gré, une fête d’anniversaire...c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Manana fait ses valises et part s'installer, seule, dans un petit appartement ; laissant sa famille dans l'incompréhension totale.
 
This is a man's world
« Dans une société patriarcale comme la Géorgie, il est couramment admis que les femmes ne peuvent pas vivre sans les hommes »
, dit le dossier de presse, et confirme le film. Il n'y a qu'à voir pour s'en convaincre la réaction de la famille – réunie en conseil de crise - et des proches, hommes et femmes confondus. A-t-elle été battue, son mari lui a-t-il fait du mal ? Il doit bien y avoir une raison – autre que l'adultère, certes offensant mais après tout pardonnable. Vouloir être seule à décider de sa vie est par trop absurde et ne peut constituer un motif valable de séparation. Ses oncles le lui ont pourtant répété : en vivant seule, elle apporte l'opprobre sur toute la famille. Mais Manana ne s'en laisse pas compter dans une société où visiblement tout le monde a son mot à dire. Même une vendeuse sur le marché remet en cause ses qualités de ménagère – et de femme – après qu'elle a confondu l'aneth et le fenouil. Erreur impardonnable s'il en est.

Pendant que sa famille encaisse le choc et apprend à vivre sans elle, Manana profite de sa liberté retrouvée avec le même plaisir qu'une étudiante qui découvre les joies de l'indépendance en quittant le domicile familial. Elle mange le dessert avant le plat sans se faire gronder et remplace le brouhaha domestique par de la musique classique. Le quotidien en redevenant aléatoire perd de son caractère utilitaire, et ce que l'on doit faire se change en ce que l'on veut faire. Planter des tomates, regarder le vent dans les arbres, ne rien faire. La caméra qui, jusque là, l'avait suivie de près – collée à ses pas – se met alors en retrait pour observer cette autonomie reconquise. Jadis entourée, voire encadrée, par sa nombreuse famille, les plans s'aèrent et ménagent enfin de l'espace autour de Manana.
 
A la croisée des chemins
Si certaines situations de personnages féminins secondaires – fille, amie, élève – viennent étayer le propos, elles ne sont pas surexploitées. Le film est avant tout un portrait de femme, et pas une étude sociologique. Il n'en demeure pas moins que les réalisateurs montrent Manana comme une femme à la croisée des générations, entre sa mère qui se pose en gardienne de la tradition et sa fille mariée, désespérée de ne pas être enceinte comme si cela portait atteinte à sa rang dans la société. En s'installant seule à 52 ans, sa mère lui montre qu'une autre voie serait possible ; même si la fin du film en forme de points de suspension laisse la place à différentes interrogations et hypothèses.
Rythmé par des chansons traditionnelles géorgiennes qui expriment les états d'âme - sinon peu exposés - des personnages, Une famille heureuse est un film qui prend son temps et ménage des zones de mystère comme pour laisser encore un peu plus d’intimité à son héroïne.


Fiche du film


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