Get Out


Get Out

Un film de Jordan Peele

Avec Daniel Kaluuya, Allison Williams, Catherine Keener

L'horreur du racisme comme matière d'un film d'horreur subversif.

Article de Maxime Lerolle 4 étoiles



À l’avant-première de Get Out au Publicis Cinéma, le public, majoritairement noir et jeune, applaudit à tout rompre lors du dernier quart d’heure. Le spectacle est aussi bien à l’écran que dans la salle.
C’est dire le potentiel subversif et la force émancipatrice que porte ce film d’horreur burlesque afro-américain, qui se joue des codes du genre pour en souligner le caractère raciste.

L’horreur du racisme

Jordan Peele, dont Get Out est le premier long métrage, a l’habitude de lire sous le prisme de la condition afro-américaine les codes des genres américains, toujours avec un humour ravageur. Get Out est au film d’horreur ce que le sketch Suburban Zombies, tiré de son duo comique avec Keagan-Michael Key, est au film de zombies : dans une banlieue huppée, des zombies blancs évitent délibérément les personnes noires.

Dans le film d’horreur, l’angoisse naît de détails, de regards étranges, d’intonations fausses. L’horreur résulte d’une perception subjective de la situation. Or, faire de Chris (Daniel Kaluuya), un jeune Noir américain, l’œil par lequel on découvre la société plus que blanche des Armitage, c’est nécessairement prêter attention à des détails que néglige un point de vue blanc. Dans un mélange d’effarement et de grotesque, Get Out construit une politique du point de vue : le regard afro-américain, d’habitude absent du film d’horreur, où le personnage noir meurt souvent parmi les premiers, fait ressortir la violence latente du racisme quotidien. Propos déplacés – « La peau noire est à la mode » –, regards insistants, paroles inappropriées – le père (Bradley Whitford) de la petite amie de Chris (Allison Williams) appelant ce dernier « poto » dès sa première rencontre –, gestes sournois : décentré de son point de vue habituel, le spectateur découvre avec effroi la condition quotidienne d’une minorité ethnique.

Cependant Get Out n’a rien d’un documentaire. Si le décentrement du point de vue qu’il opère fait basculer le spectateur du côté des racisé.es, le premier long métrage de Jordan Peele revendique la démesure du film d’horreur. À la manière de Django Unchained (Quentin Tarantino, 2013) pour le western, Get Out pousse jusque dans ses retranchements – la hantise d’un retour de l’esclavage, sexuel ou physique – les menaces racistes que les bourgeois blancs font peser sur les Noirs. La première scène donne le ton : un jeune Noir perdu dans des quartiers pavillonnaires s’y fait enlever. Ces derniers mots, au téléphone avec sa copine : « Ça craint ces quartiers ».

Le caractère absurde et fantasque de la fable légitime les excès de violence du film. Refusant l’angélisme, à la différence des plus sages The Birth of a Nation (Nate Parker, 2017) et 12 Years a Slave (Steve McQueen, 2013), Get Out affirme que face à la violence des Blancs, sur laquelle la police ferme les yeux ou pire, qu’elle prolonge, la riposte doit venir des Noirs eux-mêmes. Si la salle a autant applaudi le dernier quart d’heure, c’est que, politiquement et moralement, il replace les minorités aux commandes de leur propre destin.
 



La télévision et la banalisation du Mal
 
Avec Get Out, Jordan Peele poursuit sa lutte contre le caractère racial et stéréotypé des représentations sociales. « Get Out » signifie littéralement « sortir », « s’extirper de » ; le titre prend tout son sens lors de la scène de « gouffre de l’oubli », lors de laquelle Chris ne voit plus le monde qu’à travers un cadre rectangulaire très lointain. Ce cadre peut rappeler la forme d’un téléviseur, et donc, ses effets néfastes sur la perception de soi lorsque l’on vient d’une minorité.
Et ce d’autant que la télévision occupe une large place dans le film. Associée à un souvenir d’enfance, elle se montre une entrave à l’action, une invitation à ne rien changer, « pour que ça ne soit pas réel ». La critique des médias dominants traverse discrètement Get Out : sous ses dehors rassurants, l’audiovisuel – essentiellement la télévision – banalise des comportements racistes en propageant des images stéréotypées, qui établissent une différence entre Noirs et Blancs et culpabilisent les Noirs de leur couleur de peau.
Le « gouffre de l’oubli » n’est peut-être rien d’autre que celui au fond duquel la télévision nous précipite lorsque l’on n’appartient pas à la catégorie sociale au pouvoir. Et dont on ne peut s’arracher que dans une pulsion jouissive de violence.
 



Fiche du film


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