Retour à Forbach


Retour à Forbach

Un film de Régis Sauder

Un documentaire aux ambitions sociologiques, en demi-teinte bien que salutaire.

Article de Florian Bezaud 2 étoiles



Dimanche 23 mars 2014. Premier tour des élections municipales. Forbach (Moselle). Florian Philippot, tête de liste du Front national, arrive en tête avec 35,74 % des voix. Cet événement politique, qui valide l’intuition tactique de M. Philippot (à savoir : teinter de mesures sociales un discours identitaire), met en colère Régis Sauder, qui se fend d’une tribune sévère dans Libération (1). Lui, l’enfant de la ville parti étudier à Strasbourg. Lui, le réalisateur de films documentaires. Mais ce coup de sang, cette sincère indignation, est très mal reçu par les Forbachois. En substance, ils n’admettent pas « la colère maladroite de celui qui est parti et qui se permet de poser un regard sur ceux qui sont restés » (2) . Car s’il faut trouver les mots pour critiquer, encore faut-il connaître les mots (et même les maux) de ceux qu’on juge. Caméra au poing, il s’engage à parcourir les rues de Forbach, à en filmer les habitants. À saisir le réel. Cela durera deux ans.
 



Tout est à vendre


À la différence d’un film comme Le joli Mai (Chris Marker et Pierre Lhomme, 1963), ou même de sa précédente réalisation (Nous, princesse de Clèves, 2011), Régis Sauder n’a pas pour ambition de questionner les possibilités visuelles d’un documentaire. La forme reste très classique, et semble même, parfois, céder à la facilité : plans de commerces fermés, déambulation des passants, entretiens improvisés. Comme si le territoire forbachien, qui, comme tout territoire, est riche de potentialités esthétiques, ne pouvait qu’illustrer les propos des habitants et leur donner raison. On sent, très rapidement, qu’il est difficile pour Régis Sauder de filmer Forbach : il n’y connaît plus grand monde, ce qui limite ses possibilités exploratoires, et les habitants eux-mêmes n’ont pas beaucoup à en dire. Ville en déshérence, ayant subi de plein fouet la désindustrialisation, hantée par l’occupation allemande, Forbach cultive le sentiment d’être abandonnée par la République (et par l’Europe). Le constat est accablant : une absence d’ambition municipale, une crise de la transmission, une attractivité catastrophique… Voilà pour le fonds historico-social, qui nous est présenté dans la première partie du film. Le récit personnel de Régis Sauder (la maison familiale, le déménagement, la vente) s’articule de manière intelligente à ces séquences didactiques, ce qui nous permet d’aborder le récit de manière plus subjective. La mémoire de la ville, son passé, est mis en rapport avec la mémoire familiale, et ces deux dimensions obéissent à une même logique : une identité qui se perd et une atomisation destructrice. Nous sommes donc à la fois dans l’essai sociologique (entretiens et images urbaines) et dans le journal intime (école de son enfance, vieux amis, objets d’alors), sans que le réalisateur ne parvienne jamais tout à fait à harmoniser ces deux champs.

 


Partir ou rester


Le livre de Didier Eribon, Retour à Reims (2009), qui a nourri la démarche de Régis Sauder, étudie la position ambiguë des habitants de ces villes déclinantes. Il y a toujours l’envie de partir, pour s’émanciper ailleurs, mais il faut composer avec ses racines. Le documentaire arrive à capter cette hésitation entre deux aspirations : quitter une ville qui ne promet plus rien, rester quand même, par fidélité à ce qu’on est. Les quelques lycéens qui s’expriment face caméra expliquent tout cela : ils espèrent faire leur vie ailleurs, mais ils aimeraient garder un lien avec leur terre. Ils aimeraient que Forbach soit différent. Ce fantasme d’un autre Forbach est utilisé à plein par les identitaires de la région (qui ne sont que l’organe d’agitprop du Front national), ce qui a tendance à renfermer chacun dans un groupe communautaire (faute de mieux, et conséquence logique d’une République devenue abstraite). Cette parcellisation des groupes sociaux, et de la vie municipale en général, a des incidences sur le documentaire même : il est difficile de filmer tout Forbach. Et paradoxalement, cette impossibilité d’atteindre certains espaces, comme les quartiers nord, confirme en apparence les thèses des identitaires, qui parlent de « territoires perdus » ou de « zones de non-droit ». Il aurait fallu recueillir aussi les paroles de ces Forbachois, afin d’aller contre tout fatalisme. Néanmoins, même si tout n’est pas parfait, il faut saluer ce genre de documentaires : ils donnent à voir une réalité trop souvent mal abordée. Un montage plus sérieux, des entretiens dans de meilleures conditions, une immersion mieux travaillée, une meilleure esthétisation de Forbach, et un parti-pris plus subjectif, auraient permis de rendre l’ensemble plus engageant. Un film qui sort quelques semaines après Chez nous (Lucas Belvaux), et qui, dans un autre registre, cherche à dévoiler les ressorts cachés d’une radicalisation de droite.

(1) http://www.liberation.fr/france/2014/03/24/forbach-trahit-sa-memoire-car-nous-avons-trahi-forbach_989787
(2) http://www.gncr.fr/films-recommandes/retour-forbach


Fiche du film


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