Sortie DVD "Félicité"


Sortie DVD

Un film de Alain Gomis

Avec Véronique Beya Mputu, Papi Mpaka

Dualité et Équilibre

Article de Anne Milojevic 3 étoiles



Enracinement frénétique

Calme et chaos. Deux forces poussées à contresens l’une de l’autre, deux courants contraires livrés à un duel gagné tantôt par l’un, tantôt par l’autre. Cette scission qui fait osciller l’équilibre du film vers ses deux poids tiraillés, agit dès la scène introductrice comme prémices et mise en place du socle narratif.
Dès la scène d’ouverture, le combat des forces (calme et agitation) s’installe au sein du bar nocturne où Félicité chante, soir après soir. L’effervescence des occupants est la première force, le visage tranquille de Félicité immobile, la deuxième. Et ce qui marie les deux, ce qui les fait agir autant l’une que l’autre pour produire l’équilibre, c’est la vision baladeuse de Félicité, retranscrite dans une dynamique de plans morcelés, captant des visages et absorbant des bribes de conversation. Un rendu efficace où sons et visions se répondent, grâce à des plans en cascade (plan tombant récupéré par un membre en mouvement) des plans qui s’immiscent dans les coins et recoins, et apaisés par la reprise du gros plan fixe isolateur de Félicité observatrice.
Déjà dans cette première scène, on voit l’essence du film : l’affrontement des forces antonymes, mais sous la forme ici d’une balance ajustée. Déjà, dans la frénésie du mouvement, tout se pose et s’enracine.

L'équilibre

Le conflit narratif s’insère avec tout autant de maîtrise. À la fois par l’image (le retour au jour avec une lumière comme un flash qui fait sautiller la rétine) et l’histoire (Félicité apprend l’accident de son fils). Une fois l’équilibre ébranlé, il ne sera question que de retrouver l’harmonie perdue.
À partir de cet instant, elle n’a qu’un seul objectif : trouver l’argent pour l’opération de son fils, qui risque l’amputation de sa jambe. S’ensuit la poursuite acharnée pour rassembler la somme. Félicité frappe à toutes les portes, force le passage chez un inconnu fortuné et se laisse traîner sur le sol, paye un policier pour l’aider à soutirer l’argent dû par des tiers…
Bien sûr, il y a là la captation d’un environnement, des plans tournés sur le vif, une vue d’ensemble et documentaire de la ville de Kinshasa (République du Congo), de sa violence, ses inégalités, sa pauvreté, sa corruption ; mais ces éléments ne font que se succéder derrière elle comme un décor, des toiles de fond mobiles qui défilent à mesure qu’elle avance sur son taxi moto loué, ou qu’elle arpente les rues.
L’histoire même n’est qu’un prétexte ; ce n’est pas l’histoire d’une mère, que l’on suit, dans une course effrénée caméra à l’épaule, c’est celle d’une femme qui cherche à tout prix dans l’instabilité de sa vie (au travers de celle sans cesse en mouvement de la caméra) la paix intérieure, c’est l’histoire de l’acceptation de la vie et de ses contradictions : l’acceptation à la fois du malheur (son fils) et du bonheur (Tabu).
Son combat ne fait que commencer lorsque celui de son fils se termine (et que l’amputation a lieu). C’est que l’ombre du récit, et ce qui finalement nous est raconté, c’est cet équilibre que Félicité cherchera à récupérer tout le long du film, c’est ce vers quoi elle tend. Malgré le balancement franc vers l’obscurité, il y a dans le noir l’apaisement du rêve, la clarté de l’onirisme, et la renaissance de l’eau dans laquelle elle plonge.

Chant mystique comme soudure

Ce jeu de forces s’appuye sur la tonalité double qui résonne partout dans le film ; le jour et la nuit, les images fixes et celles en mouvement, les plans portraits et les plans d'ensemble, le rêve et la réalité, la mort et la vie, etc...
On a l’impression de se perdre dans le balancement, et un peu aussi dans la longueur, mais sans qu'on s'en aperçoive, bien camouflé derrière, se tisse en silence les points-mères de l’agencement narratif.
Tabu qui n'est au départ qu'un objet du décor, glisse doucement vers le duo brisé mère-fils ; il prend place progressivement à la fois dans le film et dans la vie de Félicité qui en même temps qu’elle accepte le chagrin, consent à le faire entrer dans sa vie.
Après l'oscillation épuisante entre des forces contaires, et la plongée dans le noir, on atteint l'équilibre et tout s'enclenche. C'est là, c'est à ce moment là, à la toute fin, que l'on comprend la maîtrise.

Pour lier les tons contraires, les extrêmes, on utulise la musique comme soudure. Le chant mystique de Félicité agit comme de la colle. Une fois encore (comme dans la première scène), c'est elle qui permet de faire le lien. Le chant est aussi un cri libérateur, lorsque envahie par la mort, elle choisit le parti de la vie. Et la dualité s'inscrit une nouvelle fois puisqu'il s'agit d'une seconde résurrection pour Félicité, qui, petite, avait été presque enterrée avant de revenir à la vie.


Fiche du film


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