A voix haute - la force de la parole


A voix haute - la force de la parole

Un film de Stéphane De Freitas, Ladj Ly

Ce documentaire s'empare avec intelligence d'un talent social crucial : la parole.

Article de Lucile Marfaing 3 étoiles



De la Grèce à Saint Denis

En filmant le déroulement du concours « Eloquentia », organisé par l’Université de Saint-Denis, visant à élire le « meilleur orateur du 93 », le réalisateur Stéphane de Freitas (également fondateur du concours) s’attaque à un élément pivot de la projection de soi dans la société : la parole. A travers une formation ouverte aux élèves de l’Université, plusieurs professeurs (un poète, un avocat, une metteure en scène,...) préparentleurs recrues, sur plusieurs semaines, en vue d’une joute dans la plus pure tradition de l’art oratoire tel que nous l’ont léguée les Grecs il y a des siècles de cela. Un exercice rhétorique mené tambour battant et dont ce documentaire présente le dispositif et l’importance des enjeux d’une manière simple, claire et évocatrice. Nous suivons Elhadj, Leïla, Souleïla, Eddy et leurs compagnons dans ce parcours révélateur, reposant sur une organisation très bienveillante, mais non dépourvu d’embûches.
 



« La parole : un sport de combat »


D’emblée, Stéphane de Freitas inscrit son œuvre dans le paradigme social spécifique qui lui revient : le film s’ouvre sur un jeune homme expliquant son rapport à la parole, aux mots, ainsi que la sensation de pouvoir et de force que lui inspire quelqu’un « qui parle bien », qui maîtrise son système de communication. Plus loin, une autre étudiante reviendra sur son « accent de banlieue », plongeant dans les aigus à la fin de la phrase, idiome la catégorisant socialement. La parole, dira Bertrand Périer, l’un des professeurs et avocat à la cour de cassation, est « un sport de combat ». L’élaboration d’Eloquentia trouve une grande partie de son sens – et sa nécessité - , dans un « réarmement », pour filer la métaphore, par l’exercice de la prise de parole, de jeunes qui, par leur racines sociales et culturelles, n’en possèdent pas les codes. Tous les cours de la formation deviennent alors autant d’occasions de s’approprier les mots à la fois pour se faire entendre et faire valoir une individualité, une présence au monde. Un ring qui demande d'engager tout son être, sa tête comme son corps, de travailler le mouvement de ses bras, la position de son regard, d'articuler ses phrases, de les dompter, les ciseler. Comme un théâtre, l'art oratoire recquiert une mise en scène de soi, pour capter l'attention, convaincre ou persuader, émouvoir. La formation travaille ces étapes à la fois dans un apprentissage technique rigoureux mais aussi dans une mise en valeur de l'expressivité singulière de chacun. A ce titre, les prestations finales sont un mélange humain fascinant de compétences acquises et de personnalité.

Assise cruelle pour ceux ou celles qui peinent à l’avoir, la capacité d’expression orale est au cœur de l’ascendant social et c’est ce que montre le documentaire de manière clairvoyante à travers le dispositif pédagogique qu'il filme. En cela, il est un outil politique de valeur et rappelle combien l'exercice de la prise de parole demeure à tort un enjeu mineur du système éducatif, en comparaison avec l'écrit. Sans basculer dans le storytelling, A voix haute, dégage de l'espace filmique pour écouter les voix de quelques étudiants de la formation, qu'il s'agisse des échanges entre eux durant les sessions de formation ou dans les séquences qui suivent quelques-uns d'entre eux. Il ressort de ces apartés individuelles que chacun(e) a ses raisons de vouloir dire et de se faire entendre, raccordant ainsi, dans ce parallèle avec le concours, la prise de parole à un autre enjeu fondamental de la société : le lien social.


Fiche du film


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