Citoyen d'honneur


Citoyen d'honneur

Un film de Mariono Cohn, Gaston Duprat

Avec Oscar Martinez, Andrea Frigerio

Le duo Mariano Cohn- Gaston Duprat livre une comédie acide qui fait rire en même temps qu'elle inquiète.

Article de Marion Roset 3 étoiles



Plus fort que Jose Luis Borges ! Daniel Mantovani devient le premier argentin à recevoir le prix Nobel de littérature. Une reconnaissance mondiale dont l’écho se répercute en dehors des frontières de l’Europe, où il s’est installé, jusqu’à Salas, d’où il est originaire. La ville qu’il s’est empressé de fuir quelques quarante années plus tôt et qui a depuis alimenté les histoires de ses romans. C’est pour cela qu’un beau jour il reçoit chez lui une invitation du maire qui souhaite le faire citoyen d’honneur, histoire de profiter de la notoriété de son ancien compatriote. Amusé par cette sollicitation inattendue, le Nobel accepte et repart là où il s’était promis de ne jamais remettre les pieds. Comme quoi, il faut parfois se fier à sa première impression.
 

Le ridicule ne tue pas

Montovani qui reçoit un prix Nobel, c’est un peu Pialat qui remporte un César, les éclats de voix en moins. Aussi flatté qu'énervé par cette consécration, l’écrivain craint d’être enterré vivant en étant admis dans les rangs de ceux-là mêmes qui, en parlant de culture, lui ôtent sa charge contestatrice. Momifié par sa consécration par ceux qu’il ne reconnaît pas comme ses semblables, Salas pourrait être un retour aux sources bénéfique. Raté.

En plus de la série de master-class programmée pour que Daniel puisse parler de son métier, l’écrivain doit se plier aux contraintes d’une tournée de promotion locale inaugurée par une traversée de la ville, perché sur un camion de pompier aux côtés du maire et de la miss du coin. Ce ne sera pas son unique moment de solitude. Interview éclair par une petite chaîne de télévision adepte du placement de produit intempestif, inauguration d’une statue à la ressemblance discutable, présidence d’un concours de peintres amateurs…Daniel est baladé de gauche à droite comme un trophée, ou la caution culturelle qu’il manquait à la ville. Tout le monde se presse autour de lui pour la photo de groupe ou, faudrait-il dire, autour de sa célébrité. Tout le monde veut avoir sa part et ce d’autant plus que chacun pense y avoir contribué, persuadé de se reconnaître dans ces ouvrages. Les pages de ces livres abritent une partie d'eux qui, sans cela, ne serait jamais sortie de Salas. Ce que déplorent certains qui s’estiment insultés et qui comptent bien le lui faire regretter.

Western argentin

La venue de Daniel dans cette petite ville, dans laquelle il est pourtant né, s’apparente en effet à l’irruption d’un pied-tendre au FarWest. Son entrée ne se fait pas en diligence mais à bord d’une vieille guimbarde qui trouve une utilité fortuite : alimenter un feu et s’essuyer les fesses. Ce que Daniel sacralise, son chauffeur le ramène très vite à une dimension bien terrestre. Les métaphores, la fiction, tout ça ne fait pas le poids au regard de son utilité pratique. Et les réalisateurs de se moquer, dans un même geste, de la trivialité des hôtes de l’artiste et de la haute estime dans laquelle semble se tenir Daniel. Cohn et Duprat distribuent les balayettes à parts égales. S’il est facile de se gausser de la médiocrité de ces habitants qui aiment aller au bar du coin ou chasser le cochon sauvage, ils ne sont pour autant pas tous dépeints comme des ploucs décérébrés et l’intransigeance de Daniel nous les rend sympathiques, à mesure qu’il se drape dans son rôle d’écrivain devenu cynique à force de lucidité. S’il croit connaître Salas –qu’il n’a pourtant pas fréquenté depuis plusieurs décennies – eux aussi pensent reconnaître en lui un homme dont la célébrité s’est construite sur le mépris de leur mode de vie. Chacun a fictionné l’autre. En cela, les réalisateurs ne donnent raison à personne et laissent le spectateur libre, aidé par une esthétique proche du reportage qui renforce l’aspect immersif du film.

Avec l’intervention d’un tyran local, aidé par de vieilles rancunes, la comédie acerbe vire à l’angoisse dans sa dernière partie qui rappelle certaines scènes de Wake in fright (Ted Kotcheff, 1971).
Salas. Ville palindrome qui condamne à des allers-retours sans fin comme s’il n’existait aucune échappatoire hors de ce lieu qui irrigue les livres de Daniel malgré toutes ses tentatives de fuite.

 


Fiche du film


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