A Cure for Life


A Cure for Life

Un film de Gore Verbinski

Avec Dane DeHaan, Jason Isaacs, Mia Goth

Sexe, murènes et incendie.

Article de Anne Milojevic 1 étoile



A Cure for Life n’est pas le genre de film qui pose ses propres briques pour dissoudre toute espèce de catégorisation, le genre de film qui se refuse à un genre en particulier pour n’en faire qu’un, le sien. Il les brasse tous, sans les épouser, les essaie comme on enfile un vêtement qu’on retire aussitôt.

Lockhart est un jeune cadre perché en haut d’une tour de ce qui semble être une grosse compagnie financière. Lorsque ses membres découvrent ses tricheries comptables, ils l’obligent à se rendre en Suisse pour y chercher un des leurs, Pembroke, alors isolé dans une maison de repos, et qui semble au travers d’une lettre manuscrite, s’être résigné à disparaître et à laisser penaud ses collègues. Forcé de partir, Lockhart sillonne les montagnes et s’isole à son tour dans un vieux château peuplé de patients en cure. Pas de réseau, une architecture labyrinthique, un personnel d'allure robotique, un directeur louche, et même une comptine angoissante. Tous les codes du thriller sont là, tous soigneusement cochés. Le récit n’a plus qu’à s’engouffrer dans le nid douillet bâti pour sa croissance.

Si tout semble freiner au départ la rencontre de Lockhart et Pembroke (un directeur dissuasif, un cerf entrevu dans la buée d’un hammam, des murs mouvants..), elle advient finalement sans barrage. C’est l’essoufflement soudain des entraves. Changement de cap : la cure ne serait-elle finalement pas bénéfique, et le personnage de Lockhart, paranoïaque ?
 
 
 

Récit confiture

Mais ce que le spectateur lambda (autant que le cinéphile averti) pensait voir à l’écran, c’est-à-dire une trajectoire forcée d’un genre filmique connu, filant sur des rails plus ou moins tortueux bâtis d’avance, se transforme en un essai grotesque de cheminements croisés, de routes inversées qui sans surprendre (la volonté étant celle, classique, de maintenir le spectateur cramponné à son siège) provoquent le vertige des virages alambiqués. Les doutes estompés de Lockhart sur la nature exacte de la cure ressurgissent sans prévenir, comme un jet qui secoue, et le récit base son implantation impossible sur cette oscillation permanente, ce cheval à bascule entre deux états : celui de l’acceptation, du renoncement à une réalité contre laquelle on ne peut rien, et la rébellion parfois soudaine (comme celle de Madame Watkins). Un autre exemple serait celui du double passage (tout aussi brusque) de la tentative de fuite de Lockhart à la robotisation (il se met lui aussi à rédiger une lettre comme celle de Pembroke), une lobotomisation qui ne dure que quelque minutes, pour rebasculer dans la dissidence. Au départ hésitant, acceptables même, les changements directionnels du scénario font sillonner le film dans des tunnels entortillés qui, même s’ils annoncent un essoufflement, promettent au moins la résolution d’un mystère.

Pour nous garder (ou nous perdre, l’important, c’est de fixer l’écran), le film se charge de fausses complexités narratives réparties les unes sur les autres en couches épaisses comme de la confiture. C’est que la quantité amoindrit la qualité d’étoffage ; les personnages sont trop nombreux, trop codifiés et en cela, limités (la jeune fille innocente, le docteur fou, la patiente lucide, le groupe de villageois rebelles, le vétérinaire ensanglanté, un muet qui gribouille...). On remplit les trous par le vide, avec un saupoudrage intensif de thèmes chocs : sexe, murènes et incendie, secte aux allures de vampires à capes blanche.
 
 
 

Contemplation

Abrutissant aussi, l’esthétisme des plans. Si la beauté se confond tristement avec la contemplation, voici ici une piqûre de rappel efficace : la beauté et le sublime transporte (et transcende), la contemplation trimballe. Elle aussi remplit les cavités douteuses, étouffe et endort le spectateur dans une léthargie qui n’émane pas du genre (d’ailleurs, quel est-il ? Est-ce un thriller ? Un pseudo film d’horreur, tantôt gore, tantôt épouvanté ? Une dystopie gothique, dans une critique en demi-teinte de la superficialité capitaliste ?) mais d’un épuisement de ressources qui assomme.

Dans cette fausse frénésie du mouvement, tout n’est que liens sans nœuds. Ces montagnes russes vomitives de genre et de thèmes font office de faux serrage ; pas de dénouement, pas de résolution. Le film ne fonctionne que dans ses moments de lenteur installée, c’est là qu’il reprend une respiration régulière. Mais comme les virées mouvementées, ils ne mènent eux aussi, jamais nulle part.

Le plongeon mystérieux de Pembroke à l’issu de leur rencontre est un photogramme condensé du film : une attente en suspens qui s’estompe. Il aurait fallu ne jamais le voir ressortir de cette eau lisse, et laisser le film couler sur une seule et même surface. Pourquoi se parer de tous les tissus sans les coudre ensemble?


Fiche du film


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