Chez nous


Chez nous

Un film de Lucas Belvaux

Avec Émilie Dequenne, André Dussollier, Guillaume Gouix, Catherine Jacob, Anne Marivin, Patrick Descamps

Malgré quelques longueurs et une héroïne trop ingénue, le film vise juste.

Article de Marion Roset 3 étoiles



Dédiabolisation. « L’action de faire perdre sa réputation diabolique à quelque chose ». Aux présidentielles, aux législatives, aux régionales, c’est toujours elle - cette tactique de Marine Le Pen destinée à normaliser son parti - qui revient au centre des débats. Faut-il pour autant rediaboliser l’extrême-droite ? Elle n’est pas une croyance, pas plus qu’un mythe bon à effrayer les pécheurs ; en faire une image du Mal autofécondée est par trop rassurant car ce serait oublier qu’elle ne vient pas d’un Ailleurs infernal, mais bien de chez nous.

Pauline est infirmière libérale à Hénard. Tout le monde apprécie cette mère célibataire dont les grands-parents mineurs font d’elle une fille d’ici. Une fille de chez nous, comme ce « on est chez nous ! » scandé par les partisans d’Agnès Dorgelle dont le père a fondé le Bloc patriotique, rebaptisé Rassemblement National Populaire sous l’égide de sa fille. Un autre nom pour camoufler un même programme. Pour parfaire la métamorphose, le parti - par l’entremise de Philippe Berthier - décide de convaincre Pauline d'être leur candidate aux prochaines municipales, espérant ainsi profiter de sa popularité. La jeune femme accepte, autant par volonté de tout bousculer que par désir d’être enfin reconnue, mais ne tardera pas à déchanter. Si toute ressemblance avec des personnes existantes n'est pas fortuite, Lucas Belvaux tente de mettre les partis populistes en général face à leurs contradictions, en se basant sur le livre de son coscénariste Jérôme Leroy, Le Bloc.
 

« Faites ce que je dis, pas ce que je fais »

Pour ce faire, il fait tout entier reposer Chez nous sur ce qui se voit et ce qui doit être caché. Soucieux du peuple quand il est en public jusqu’à s’approprier Jean Jaurès, le MRP des officines affiche un tout autre visage : non pas du côté du prolétariat comme il le proclame mais bel et bien de celui de la classe dominante. Le docteur Berthier - cadre du parti - vit ainsi dans une maison bourgeoise où les portraits de Maurice Barrès ornent les commodes de style, comme un aveu de la persistance de la domination du national sur le socialisme, quoi qu’il arrive. Le MRP n’a de cesse de contredire en privé ce qu’il prêche face aux électeurs ; une fois officiellement candidate, Pauline se voit phagocytée par des experts en communication venus de Paris dont ils parlent la langue et maîtrisent les codes pour être passés par ces mêmes grandes écoles que tout populiste qui se respecte est sensé détester. Pauline veut faire entendre sa voix sans comprendre que son rôle était avant tout de donner une image fréquentable à de vieilles idées xénophobes. Entre les mains de caciques ventriloques, elle n’est qu’une marionnette privée de pensées et de paroles propres. Ce qui se montre au grand jour n’est qu’une illusion, la vérité se trouve à l’abri des regards.

Green Room

Et si Chez nous était finalement un film d’horreur ? Dès les premières images Lucas Belvaux filme des paysages vacants comme abandonnés après une catastrophe inconnue, et dont le sol regorge encore de vestiges malades comme une malédiction qui continuerait à infuser la terre et ses habitants. Souterraine au début, la menace est par la suite souvent présente en hors-champ, qu’il soit visuel ou sonore, à commencer par le vieux Dorgelle à l’origine de la funeste formation, évoqué mais jamais montré. Dans le quotidien de Paulien, la radio et la télévision ne parlent que d’invasion et d’agression (même quand il s’agit de crabes) et c’est la petite musique d’Eric Zemmour qui se distille sur les différentes ondes comme celle d’un Docteur Mabuse en son temps. Et quand il faut sortir dans la lumière, le MRP utilise les mêmes stratégies que le métamorphe de John Carpenter dans The Thing (1982): se travestir pour mieux endormir ses victimes avant de les attaquer. Berthier et Stanko – le militant néo-nazi du Bloc - sont les deux faces d'une même entité qui camoufle sa xénophobie sous un masque de respectabilité. L'être derrière le paraître dément ce que ce visage pouvait laisser à penser, Berthier n'étant qu'un habile maquillage sous lequel se dissimule en vérité le visage haineux du Bloc dont les membres, adeptes des ratonnades, ont le lever de bras facile. Comme le confie Berthier à Stanko, tout ce qu’on lui demandait était de mettre un costume.

 

Du langage « décomplexé »

Cette dissimulation se retrouve dans l’utilisation du langage qui procède par évocations, euphémismes ou sous-entendus. « Racailles », « ceux de la cité », les partisans de Dorgelle laissent leurs auditeurs prendre en charge le véritable sens de ces expressions en se mettant à l’abri de toute accusation. Le fameux « C’est vous qui le dites ». Une séance de coaching sémantique montre bien comment le mouvement d’extrême-droite fait tout pour se mettre à l’abri des reproches tout en encourageant la libération des paroles racistes. Une parole libérée voire banalisée, qui la rend d’autant plus dangereuse car comme le disait Victor Klemperer dans Lingua Tertii Imperii (1947), « Les mots peuvent être comme des minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde […] et voilà qu’après quelques temps l’effet toxique se fait sentir. » « Tous les niquer » et « leur mettre au cul » (beaucoup de militants frontistes n’ont jamais franchi le stade anal) sont devenus les seuls slogans brandis par une génération dépolitisée qui fonctionne avant tout à l’affect et que ne guide plus aucune idéologie.

Même si le film pâtit de la naïveté confondante de son héroïne qui frise à certains moments la bêtise, il appuie souvent là où ça fait mal : la victoire des extrémistes est aussi la défaite de la transmission. Le père de Pauline a beau avoir attendu le grand soir une partie de sa vie et s’être battu pour le faire advenir, son utopie est selon elle restée stérile. Sa meilleure amie, enseignante, a elle aussi cédé aux sirènes démagogues. En finissant par où il a commencé, dans un mouvement circulaire d’éternel retour, Chez nous adopte une structure cauchemardesque, celle d’une situation bloquée dont il est impossible de s’échapper.


Fiche du film


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