L'Indomptée


L'Indomptée

Un film de Caroline Deruas

Avec Clotilde Hesme, Jenna Thiam, Tcheky Karyo

Entre réel et imaginaire, la Villa Médicis devient un lieu inquiétant qui n’abrite plus que des fantômes. L’art serait-il mort ?

Article de Jean-Max Méjean 2 étoiles



Rome vue de Paris

Avec Maud Ameline, promotion 2002 de la section scénario de la Fémis, Caroline Deruas a écrit le scénario de ce film qui lorgne vers Philippe Garrel et Valeria Bruni-Tedeschi dont elle a été l’assistante. Ce premier long-métrage, entièrement filmé à la célébrissime Villa Médicis de Rome, flotte entre réel et imaginaire. Quelque dix ans après y avoir été pensionnaire, la réalisatrice imagine cette fiction, dans le plus pur style germanopratin, qui offre pourtant un portrait assez fidèle de l’ambiance de cette petite France artistique, lieu même des coteries, des coups de poignards et des intrigues comme dans une cour florentine qu’elle n’a jamais cessé d’être en souvenir de ses premiers propriétaires, les Médicis. Pour mémoire, la Villa Médicis propose chaque année aux artistes un concours d’entrée et les heureux élus habiteront un an dans ce lieu magnifique en plein cœur de Rome, sur la colline du Pincio. De nombreux artistes y séjournèrent depuis 1803, date à laquelle elle devint pleinement le siège d’une Académie française des Beaux-Arts.
 

« Passé le pont, les fantômes vinrent à leur rencontre »

Dans le film de Caroline Deruas, la Villa devient le personnage central du film, à la fois mère accueillante et lieu inquiétant et hanté, non seulement par les fantômes du passé, mais aussi par cette cuvée d’artistes qui passent la plupart de leur temps dans des beuveries, de vagues querelles et du marivaudage. L’art est mort, on en sûr en voyant ce film coloré mais sans âme, et c’est d’ailleurs ce qu’exprime, dans un moment de rage, la photographe Axèle, en déclarant que ce qu’elle fait, « c’est de la merde ».

Pourtant, Debussy par exemple ou encore Balthus à qui le film rend hommage maintes fois et qui en fut le directeur de 1961 à 1967, sont présents dans le film même de façon immatérielle, de même que la première femme pensionnaire de la Villa, Lucienne Heuvelmans, en 1911, à une époque où une femme ne pouvait pas exercer son art sans l’autorisation de son père ou de son mari. Malgré la musique de Nicola Piovani qui fut le dernier musicien de Federico Fellini, ami de Balthus et voisin de la Villa ; malgré les images de Pascale Marin qui parvient à faire prendre le numérique pour du 35 mm ; malgré la bonne volonté des deux acteurs principaux, Clotilde Hesme et Tchéky Karyo qui font ce qu’ils peuvent, on ne peut entrer dans ce film. On s’y ennuie prodigieusement en se demandant si la réalisatrice a voulu filmer une métaphore de notre décadence ou se rendre intéressante en montrant qu’elle est comme chez elle chez les Prix de Rome !
 

L’art est dans les murs

Le roi Louis XIV doit se retourner dans sa tombe en voyant ce que l’Académie est devenue avec ses écrivains en panne d’inspiration, notamment cette pâle Camille qui tente d’écrire la vie de Lucienne Heuvelmans, mais se contente de recopier des passages entiers d’autres livres, elle-même sous la domination de son mari écrivain célèbre. Ou encore un musicien qui ne fait pas de la musique, mais du son comme il le dit si bien, ou même cette vieille princesse mécène dont le snobisme ultime est de ne pas parler italien. La Villa grouille de fantômes, on l’a dit, notamment celui de Charles de Médicis, troisième fils de Ferdinand de Médicis, destiné au cardinalat, à qui « la Villa du Pincio » a été cédée en octobre 1606. Ce cardinal n’est qu’un bambocheur sordide qui s’adonne aux joies de l’érotisme dans le petit pavillon annexe, le « Studiolo » dit Chambre des Oiseaux, que son père avait fait décorer par Jacopo Zucchi en 1576. D’où cette cigogne qui s’échappe pour crever l’œil d’un pensionnaire, ou le gardien remercié qui vole une tête d’éphèbe…

Ce film qui aurait pu être une belle leçon d’esthétique et d’Histoire, ne serait-ce que par la chance d’avoir pu être tourné à l’intérieur de la Villa qui fait rêver maints vrais artistes, n’est que le pâle reflet de l’art et du cinéma actuel. À moins qu’il ne s’agisse d’un pamphlet timide sur les temps qui courent, où l’on voit les représentants du peuple s’enrichir et s’arroger des pouvoirs dispendieux, dans une torpeur de fin du monde. Le film se termine sur l’annonce par des haut-parleurs à la Kafka qui annoncent que les artistes doivent quitter la Villa puisqu’elle vient d’être vendue pour être transformée en hôtel, la France n’ayant plus les moyens de l’entretenir. Doit-on en pleurer, doit-on en rire ?


Fiche du film


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