Un Paese di Calabria


Un Paese di Calabria

Un film de Shu Aiello, Catherine Catella

Un petit village calabrais qu'on se plaît à voir comme un modèle de société plutôt que comme un épiphénomène.

Article de Lucile Marfaing 3 étoiles



Riace, petit village de Calabre le long des côtes méditerranéennes. C’est sur l’une des plages de ce front de mer qu’échoue un bateau rempli de réfugiés kurdes en 1998. En ce temps, ce beau lieu, qui trône sous un tranquille soleil de plomb, est progressivement déserté par ses habitants et par leur dynamisme, voyant ses villageois vieillir et ses bâtisses tomber en ruines. Les réfugiés débarqués sont accueillis par la municipalité locale comme une possibilité pour Riace de « renaître », et non comme de lourds fardeaux à porter. Presque vingt ans plus tard, alors que des milliers de bateaux franchissent les eaux de la Méditerranée pour fuir leur pays, le village apparaît comme un épiphénomène réjouissant qu’on aimerait voir se systématiser davantage. Les maisons tombées en déshérence ont été réhabilitées, sans être une manne économique, des commerces revivent peu à peu et au détour d’une terrasse de café, on peut entendre parler italien, calabrais ou certaines langues du Ghana dans un heureux mélange générationnel.

Italie : terre de départs et d’arrivées

Les deux documentaristes, Shu Aiello et Catherine Catella, placent le film sous le signe des trajets de migrations, qu’il s’agisse de quitter la péninsule, comme des millions d’italiens l’ont fait à travers l'exode rural, ou d’y arriver, prenant le temps de filmer les lieux, une géographie qui recèle son lots d'histoires et d'allers-retours. La voix off du film compose des récits de vie, d’ancêtres, partis sur les routes. Si le long métrage n’avait pas réellement besoin de ce surlignage pour exister et mettre en scène les circulations à l’oeuvre dans ce petit bout de terre, les cinéastes insistent par ce biais sur le raccord individuel et historique qui lie le territoire aux phénomènes d’émigration et d’immigration, rappelant par-là que les « tensions migratoires » s’inscrivent comme un phénomène qui possède son naturel depuis des siècles. Ce petit village, comme hors du temps, n’organise pas moins que d’autres sa mondialisation.
 



Riace : utopie ou modèle de société


Un Paese di Calabria exprime le pouvoir bénéfique comme la fragilité de ce modèle de société que forme Riace, et combien il peut reposer sur des épaules peu nombreuses mais solides. C’est l’actuel maire de Riace, Domenico Lucano, qui est pour beaucoup à l’origine de cette politique d’accueil et d’intégration des migrants. C’est aussi cette institutrice donnant ses heures et son énergie pour apprendre l’italien à des égyptiens, syriens ou nigérians. Dans un pays de croyances religieuses ferventes, le prêtre du village accueille d'autres façons de prier dans la maison de Dieu. Des initiatives locales qui dans les faits ne semblent rien avoir d'utopique tant elles s'organisent avec sens et pragmatisme. La municipalité de Riace est par ailleurs l'un des rares villages à s’être porté partie civile contre la mafia calabraise, la ‘ndrangheta, qui sévit dans la région. A travers cette courageuse opposition du maire du village, on comprend que ce qui se joue à Riace, bien moins laboratoire d'utopie que tentative de survie, porte dérobée sur le monde, n'est ni plus ni moins que prendre le train du présent en marche, de la manière la plus inclusive et humaine possible.


Fiche du film


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