Le Concours


Le Concours

Un film de Claire Simon

Plongée fascinante au sein du concours d'entrée à la Fémis. Une "fabrique d'histoires" et d'artistes qui n'en est pas moins un système de sélection où le jeu social défie la création.

Article de Lucile Marfaing 3 étoiles



Une « fabrique des histoires »

Qu’est-ce qui détermine l’entrée dans cette grande école de cinéma de la rue Francoeur, qu’est la Fémis ? C’est l’investigation passionnante entreprise par Claire Simon dans ce documentaire, filmant le processus du concours d’accès à l’école dans son intégralité, de sa première étape qui réunit 1250 candidats au sein d’un amphithéâtre bondé de Nanterre, à la photographie de promotion finale, immortalisant les soixante élus. Un protocole long, sélectif et divisé en plusieurs strates, toutes pensées afin de servir l’exigence de méritocratie et de justice républicaines de cette institution publique. La cinéaste déplace sa caméra dans une « fabrique des histoires », pourvoyeuse des futur(e)s professionnel(le)s du septième art, de la même façon qu’elle se baladait il y a peu dans le Bois de Vincennes (Le Bois dont les rêves sont faits, 2016) : tout y est circulation et échanges, fenêtres ouvertes. Les lieux sont clos, les pièces de l’école dédiées aux oraux passés par les candidats, petites, pourtant les récits et fictions qui s’y déroulent projettent un horizon et laissent découvrir une matière presque aussi vaste, aléatoire et plurielle que le sont les bois de l’est parisien.

C’est la capacité de création d’un univers et d’un langage cinématographiques qui est ici évaluée, la sélection par les jurés d’un artiste « montreur d’affects, inventeur d’affects, créateur d’affects » (1), qui laissera une empreinte de sa vision du monde à même de retenir l’attention, au détour d’une analyse de film, de l’esquisse d’un scénario ou encore de la mise en scène de la singularité de son individualité. Cette sélection artistique, dont on peut saisir qu’elle repose sur tout autre chose que sur un socle de connaissances (alors qu’il est le cœur violemment élitiste des autres concours de grandes écoles), ne rend pas le processus réellement plus égalitaire, mais le rend ouvert et fascinant.
 



La fiction du concours


Ce qui se déroule sous nos yeux, c’est la fiction même du concours, avec ses acteurs (les candidats, les jurés), ses péripéties (les trois épreuves) et son objectif final : l’entrée à L’Ecole, entité perçue comme un graal, objet d’une personnalisation par ceux qui désirent y rentrer comme par les examinateurs. Tout intervenant du concours se fait sa « fiction » de l’école, qu’il s’agisse de défendre son idée de ce qui est bon ou non pour « elle » en termes de profils pour les jurés ; ou de récits cinématographiques développés par les candidats pendant les épreuves. Il y a celui qui avoue s’être préparé au grand oral en « regardant des films de guerre », un autre qui développe son histoire personnelle accompagné d’un objet fétiche, tandis qu’une jeune femme échafaude la poétique d’un scénario entre un père et sa fille, le jour de l’anniversaire de celle-ci. Claire Simon, avec sa caméra attentive et réceptive, ajustée mais jamais fermée, capte avec autant d'acuité les quelques saillies des jurés (la dispute entre deux examinatrices au sujet d’un « cas » de génie et/ou de pathologie qui met en scène le point de contradiction extrême entre une attente sociale et une attente artistique) comme la dimension profonde d’arbitraire à l’œuvre dans tous les creux et mouvements du concours.




Franchir le portail de l’entrée : l’école un système comme un autre


Malgré un système qui cherche à juger « au plus juste », avec une structure de sélection aussi rigoureuse qu’indulgente (roulement régulier des jurés, évaluations plurielles, reconsidérations durant les délibérations), la question de la modélisation d’un étudiant qui sera « à sa place à l’école » ne dissimule pas un angle mort social important. Malgré quelques batailles individuelles perçues chez certains membres des jurys pour ouvrir des portes aux « outsiders », on peine à discerner une diversité sociale et culturelle digne de ce nom dans la photo de classe finale. Au coeur du jeu créatif, de sa matière émotionnelle et sensible, l'artiste demeure un acteur social à sa place comme les autres, avec ses codes et ses portes (in)franchissables. A ce titre, le concours d’entrée de la Fémis n'est pas différent des autres concours des grandes écoles françaises et de leur caractère disjonctif. Parce qu'il est systémique, il est amené à rejeter en grande majorité ce qui s'extrait des normes en vigueur, et cela même alors que son moteur reste la création artistique.


(1) Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu'est-ce que la philosophie?, Les Editions de Minuit, 1991, "Reprise" (2005), p.176


Fiche du film


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