Belle Dormant


Belle Dormant

Un film de Adolpho Arrietta

Avec Niels Schneider, Agathe Bonitzer, Mathieu Amalric, Tatiana Verstraeten

Une proposition de réconciliation entre l’imaginaire et l’existence.

Article de Arthur Mercier 4 étoiles



Le conte, histoire merveilleuse et symbolique traditionnellement épurée, est un genre ayant quelques difficultés à se frayer un chemin dans notre époque. En dehors des « adaptations d’adaptations » cinématographiques orchestrées par Disney, dont l’intérêt réside uniquement dans la réactualisation de scènes unanimement connues du public, il semble que l’imaginaire soit inexorablement en voie d’extinction. Warcraft (2016) par exemple, était un film symptomatique de cet effritement de l’imagerie fantastique, tant les visions générées en son sein n’ont jamais été introduites avec la moindre croyance. Il est intéressant de revenir, à cet égard, sur la place et l’utilisation du numérique depuis les années 2010. Standard de l’imagerie moderne, facilité économique et logistique, leur profusion, ainsi que leur capacité à générer des visions sans contrainte, ont naturellement provoqué une accélération du montage dans les grosses productions modernes, faisant de l’émergence d’une apparition mystérieuse, un lieu commun.

Dans Belle Dormant, déclaration d’amour d’Ado Arietta à un cinéma qui croit aux miracles, fait un pied de nez à ses contemporains, en opérant une réécriture de La Belle au Bois Dormant dans une forme à la fois anachronique, et consciente de la rupture qu’elle opère. Egon (Niels Schneider), prince du royaume de Letonia, s’ennuie copieusement, et n’a que sa batterie pour exprimer la fougue de ses sentiments, son besoin d’exaltation. Incapable de se suffire à sa condition, ni à embrasser son destin de futur roi, le jeune homme n’a qu’une idée en tête : traverser la jungle séparant son château du légendaire royaume de Kentz, dont l’histoire dit qu’une princesse y est endormie depuis un siècle, en attente du baiser qui la libérera de son triste sort. Soutenu dans son projet d’expédition par Gérard (Mathieu Amalric), son précepteur, ainsi que par une jeune archéologue (Agathe Bonitzer), Egon fera tout pour convaincre le roi (Serge Bozon) d’organiser son voyage dans les terres interdites et mystérieuses du royaume de Kentz. Après maints échecs, Egon se résoudra à partir seul à la rencontre de sa promise.
 
 


La magie est nécessaire


A la fois épris de naïveté et de fatalité, Ado Arrieta se résout à ancrer son film dans un monde plus ou moins proche du nôtre. En effet, bien que le royaume de Letonia reste fictif et distant de l’urbanisme citadin, de nombreux indices tendent malgré tout à ancrer le film dans un temps moderne, et relativement concret. Avec un certain amusement, un certain décalage aussi, les objets de notre époque apparaissent ponctuellement, de manière quasi-anachronique, et finissent par recouvrir la même étrangeté qu’une baguette magique. Ainsi, la batterie, le smartphone, la voiture, l’hélicoptère et la musique électronique, viennent se mélanger à la tonalité très premier degré du conte. Ce décalage, humoristique au demeurant, et très à la mode depuis quelques années dans le cinéma français (avec en tête, le cinéma d’Antonin Peretjatko), trouve ici une nuance non négligeable. Là où les jeunes réalisateurs de la génération « Nouvelle Nouvelle Vague » cultive le décalage comme pur motif de cinéma - à la manière de Jacques Demy dans Peau d’Ane (1970), qui venait se conclure par l’arrivée inopinée d’un hélicoptère transparent -, Arrieta, au contraire, entretient l’espoir fou de faire cohabiter des temps antagonistes.
Cette idée se traduit en outre par une grande économie d’effets ; le film fait preuve en effet d’assez peu de gourmandise stylistique dans l’utilisation de ce contraste, le limitant finalement considérablement. Peut-être serait-ce par peur de l’endommager, car pour l’auteur, il semble clair que le conte n’est pas mort, et ne peut pas mourir. Il doit seulement, à la manière du prince embrassant la princesse endormie, être ranimé par acte de foi, et de courage. De fait, l’entreprise du héros et celle du réalisateur s’entremêlent de bout en bout du récit.


Le temps d’une histoire
Deux passages en particulier témoignent de cette volonté de réanimation de ce qui fait la sève du conte de fées. Le premier, introduisant le beau Niels Schneider dans la menaçante jungle recouvrant le royaume de Kentz, étonne par ses choix de réalisation. Malgré l’utilisation de quelques images recréées par ordinateur, le temps rapide découlant traditionnellement de l’utilisation du numérique s’efface soudainement derrière un autre temps, bien plus lent ; celui de la subjugation. La symbolique psychanalytique de la pénétration, allant de pair avec la gradation d’une menace abstraite, pousse la mise en scène vers une extrême dilatation du montage et des apparitions ; les arbres ploient sous un vent musical, les branches se meuvent comme des corps surnaturels, les jeux d’ombres et de lumière contrastés rappellent les gravures de Gustave Doré. Ainsi, l’oeuvre recouvre naturellement ce temps nécessaire à l’émergence d’une figure ou d’un motif, un temps d’infusion, pour que le regard puisse accepter l’existence du merveilleux et de l’invisible, comme pouvait le faire Jean Cocteau.

Le deuxième passage est régi par cette même volonté de faire exister le conte, mais au contraire du premier, semble déterminé par une sensation de vitesse.
De fait, au point culminant du récit, lorsque la princesse se heurte à l’aiguille qui l’endormira pour toujours, le film épouse une forme d’instantanéité surprenante, d’autant qu’on s’attendrait, par habitude, à le voir noyé dans d’innombrables procédés de dilatation. Au contraire, toute l’intelligence du cinéaste consiste à montrer, par le montage, que la magie n’a besoin de rien d’autre que d’advenir, pour exister. Avec une fluidité et une grâce absolument exceptionnelles, la princesse s’approche de la mauvaise fée, alors dissimulée dans le costume d’une ouvrière, son doigt effleure la pointe de l’aiguille d’un appareil de tressage, elle tombe, et s’endort dans un ultime geste dansé.

 
 
 
Plus tard dans le récit, Egon parvient aux portes du royaume de Kentz à la suite de son escapade dans la jungle. Planté dans une clairière lumineuse, préservé des affres du temps présent, le luxuriant château gothique apparaît dans une lumière à la fois douce et scintillante. A sa grande surprise, le jeune prince découvre, figés dans l’éternité, les corps des résidents, vêtus de robes et de costumes du XIXème siècle. Comme des sculptures, chacun est resté dans la posture propre à son activité. Les jardiniers plantent, les gardes surveillent, les couturières cousent, le roi débat avec ses conseillers. Egon, à la fois enfant enivré par l’expérience du merveilleux, et touriste moderne, parcoure une par une les salles du château, photographie les occupants avec l’appareil incrusté à son téléphone, jusqu’à parvenir, toujours enchaîné aux rails linéaires de son destin, à cette petite tour où la princesse demeure endormie, dans une fenêtre de lumière.

Grâce à l’usage d’un découpage à la fois économique et pictural, les limites du cadre apparaissent soudainement comme des frontières fermées, derrière lesquelles toute fiction s’évanouirait dans le néant. Une double idée semble définir ici le rapport du cinéaste au conte ; à la fois ce refus de le voir disparaître, lui préférant une forme d’hibernation éternelle, en attendant que ces histoires aient de nouveau leur place dans le monde. En même temps, la présence du prince signale une intrusion dommageable du contemporain dans l’intemporel. A la manière d’une groupie se baladant à Disneyland, la présence de son corps semble inconciliable avec l’environnement.

Pourtant, Egon ne se résoudra pas à quitter les lieux, et fera le choix délibéré d’abandonner sa civilisation. En bon double du réalisateur, le jeune homme résiste à la marche forcée du temps présent, fait un choix égoïste mais a priori vital ; croire en la magie avec la conscience qu’elle n’est peut-être qu’une parade pour mieux vivre. Car il semble que pour Ado Arrietta, la rêverie soit une nécessité, dans une existence dont la fin n’est jamais un conte de fée. C’est ainsi que le film se conclue sur une belle image d’intemporalité subjective, celle d’une danse entre le prince et la princesse à moitié dévêtue ; l’érotisme de la chair se mélangeant à l’innocence de l’enfance.


Fiche du film


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