The Fits


The Fits

Un film de Anna Rose Holmer

Avec Alexis Neblett, Da'Sean Minor, Lauren Gibson

Une matière envoûtante, qui fait réfléchir les yeux et les oreilles.

Article de Florian Bezaud 3 étoiles



Si vous pensiez voir un film sur les danses contemporaines, passez votre chemin. Si vous pensiez voir un film sur les souffrances (pré)adolescentes ou sur la situation socio-économique des populations afro-américaines, passez votre chemin. Plutôt, non : restez. Car l’intérêt de The Fits, première réalisation d’Anna Rose Holmer, passée de la production à la caméra, réside dans la pluralité des thèmes abordés.

 


Transes et corde à sauter


On y suit le parcours (disons : la trajectoire) de Toni, jeune boxeuse de onze ans, qui partage le gymnase dans lequel elle s’entraîne avec une équipe de drill : les Lionnes. Déjà rompue aux entraînements intenses et au dépassement de soi, mais ce dans un cadre masculin, la vision de ces équipes féminines qui se font face et qui s’affrontent par la danse, la fascine et la pousse à franchir le pas. Toujours avec la même rigueur, elle va donc entrer dans ce nouvel univers, tout aussi exigeant mais peut-être plus adapté à son besoin de sociabilité. Ce qui aurait alors pu verser dans le film d’apprentissage, avec un personnage principal qui s’épanouit au contact des autres, est brusquement interrompu. Une série de crises d’hystérie, de fits (d’où le titre), frappe une partie des Lionnes, hospitalisées après de dangereuses convulsions. Elles resteront inexpliquées : est-ce l’eau qui est contaminée, comme à Flint (Michigan), ou est-ce à voir avec les infections sexuellement transmissibles (IST) ? Avec intelligence, et par petite touches, Anna Rose Holmer nous fait basculer d’un registre à un autre. Schématiquement, nous passons du ludique au fantastique, puis du politique à l’intime. La réalisatrice pose des métaphores, nous montre des situations, esquisse un cadre. Libre au spectateur d’y piocher ce qui l’interroge. Peut-être cela vient-il de la construction du scénario : au départ, Anna Rose Holmer voulait étudier les phénomènes d’hystérie de masse. Ayant travaillé avec le New York City Ballet, elle en est venue à incorporer dans ses recherches premières des interrogations sur la danse et le corps. Tout cela dans un cadre formel et sonore extrêmement travaillé.

 


Regarde et respire


Le corps et la figure de Royalty Hightower, (jeune) actrice principale de The Fits, occupent tout l’écran. Plans serrés sur son visage. Poings. Bras. Épaules. Mais aussi plans larges, captant et isolant sa silhouette. La caméra d’Anna Rose Holmer suit la « transformation » de Toni, qui passe de la boxe au drill. Prenons les séances d’entraînement collectif : nous la voyons suivre le rythme tout en frappant des poings. Alors que les autres filles ont des gestes plus harmonieux, plus souples, c’est un véritable combat contre elle-même qui s’opère. Le jeu de la jeune actrice est exceptionnel, car l’on ressent toute la violence qu’il y a à ré-éduquer son corps à d’autres gestes, à d’autres mouvements, à d’autres séquences physiques. Aussi, lorsqu’elle intègre le groupes des Lionnes, on lui impose une modification corporelle : tatouage temporaire, paillettes sur les joues, et même boucles d’oreilles. La netteté dans le cadre, aussi, est un choix sensé : si Toni est présentée avec netteté, c’est qu’elle est actrice de l’action, et quand elle devient floue… nous comprenons alors qu’elle subit une situation. C’est toute une technique cinématographique qui permet de situer son point de vue. Le son, enfin, joue un rôle important : étouffés, nous donnant comme l’impression d’être calqués sur la respiration de Toni, c’est tout l’espace sonore qui en devient subjectif. Ce qui accroît, bien entendu, notre sentiment d’identification. Par conséquent, les musiques et les bruitages réels nous paraissent tout à la fois étranges et libérateurs. Le seul bémol pourrait être la fin du film, qui a tendance à trop verser dans le clip, tout en conservant ce je ne sais quoi de fascinant. Expérience sensorielle qui aborde plusieurs sujets sans nous en donner toutes les clés, The Fits est une œuvre engageante. Un premier long métrage de fiction maîtrisé, qui s’autorise même quelques facilités. On en sort abasourdi.


Fiche du film


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