Entre les frontières


Entre les frontières

Un film de Avi Mograbi

A travers l'improvisation théâtrale, Avi Mograbi et les demandeurs d'asiles africains mettent à mal la politique d'accueil israélienne.

Article de Célestin Ghinea 3 étoiles



La politique d'Israël concernant les demandeurs d'asiles africains (soudanais, erythréens) est mise à mal dans le nouveau film d'Avi Mograbi. Ayant pourtant pris part de manière importante à la Convention de Genève en 1951, Israël se retrouve aujourd'hui dans la position d'un pays confronté à des problèmes d'immigration. Le pays refuse de prendre en charge les demandeurs d'asiles, nombreux, venus d'Afrique et les garde dans des camps dans le désert. Dans Entre les frontières, c'est le camp de Holot dans lequel le film prend place. Ce camp s'apparente davantage à une prison: les demandeurs d'asiles doivent obligatoirement y dormir la nuit et pointer trois fois par jour pour attester de leur présence. Chaque année, ce sont des milliers de migrants qui essayent de fuir vers Israël et d'obtenir l'autorisation de rester sur le territoire, en vain.

Sortis à quelques moins d'intervalle, les documentaires Ta'ang (Wang Bing), Fuocoammare (Gianfranco Rosi) et Entre les frontières (Avi Mograbi) pourraient à eux trois former une mosaïque autour des crises migratoires auxquelles sont confrontés l'Europe, Israël et la Chine. Les trois films utilisent des procédés similaires: s'ils ne sont pas tous tournés uniquement au milieu des migrants - Fuocoamarre accole les séquences avec les migrants à celles avec les habitants de Lampedusa -, l'histoire d'un peuple et ses multiples trajectoires forcées est racontée par des représentants de celui-ci. Chez Rosi, c'est un réfugié qui chante leur fuite; chez Wang Bing, ce sont autour des rassemblements autour de feux que les Ta'ang, par leurs différents témoignages, composent l'histoire de leur communauté, que le film se charge ensuite de transmettre. Le cinéma permet de saisir une histoire en mouvement, en tentant d'être au coeur du présent. Avi Mograbi, accompagné du metteur en scène Ben Alon,recueille l'expérience des demandeurs d'asile en Israël via la pratique théâtrale.
 


Ils investissent avec les réfugiés une pièce du camp de Holot, qui devient un espace de recréation, de jeu et d'improvisation. Mograbi et Alon s'inspirent du théâtre des opprimés développé par Augusto Boal dans l'Amérique latine des années 70, théâtre basé sur l'improvisation d'amateurs autour de questions sociales et politiques. Théâtre des opprimés car c'est l'occasion pour le peuple de prendre possession de la scène et des représentations: le théâtre est un outil et un support de réflexion pour la troupe et le spectateur. Il s'agit alors de briser la dichotomie scène/parterre, action/observation, pour discuter et proposer des mesures concrètes sur des problèmes politiques et sociaux.

Entre les frontières est alors un film se concentrant sur une recréation par le jeu de situations vécues par les réfugiés, où la somme des expériences vécues donnera lieu ensuite à l'écriture d'une pièce qui tourne en Israël. Avi Mograbi et Ben Alon sont intégrés eux-même au processus: ils sont visibles à l'écran, improvisent avec les réfugiés, guident parfois leurs improvisation. Si les premières séquences d'improvisation sont réalisées uniquement avec les demandeurs d'asiles, Mograbi et Alon font ensuite venir des israélien-nes pour participer à l'atelier afin de créer un véritable espace de dialogue et espérer que le théâtre puisse rapprocher les hommes.
 


Seulement, difficile de ne pas penser que ce rapprochement ne peut se faire uniquement que dans un espace donné, situé en dehors des murs de la ville, pas vraiment intégré dans le camp de Holot, et surtout situé en plein désert. Le théâtre ne fait pas tout: lors d'une séquence d'improvisation, l'un des réfugiés ne comprend pas le but de la mise en scène et ne se retrouve pas dans celle-ci. La scène échangeait les rôles entre africains et israéliens, se déroulait dans un parc et mettait en scène le racisme et les préjugés des israéliens par rapport aux étrangers. Selon ce réfugié, ce procédé ne fonctionne pas: un israélien voyant la scène ne pourra faire abstraction de la couleur de peau, et ne verrait pas le rôle s'incarner sur scène. Tout ce qu'il verrait serait des israéliens agressés par des noirs. Un peu comme si cette expérience théâtrale ne s'imposait pas d'elle-même, nécessitait tout autant une éducation que le problème (le racisme) qu'elle soulève. Quelle réflexion alors sur l'autre et sur l'altérité ? Ce que montre cette cette séquence, c'est qu'il y a sans doute des limites à cette mise en scène de l'altérité: puis-je me mettre vraiment à la place de l'autre ? Et cet autre, qui joue mon rôle, peut-il rejouer mon malaise devant moi ? Il est clair que Mograbi et Alon sont convaincus que oui, mais l'opprimé n'en est pas sûr. Comme si on lui avait volé son identité le temps d'une scène. Dommage que le film ne creuse pas davantage cette tension au sein de son dispositif, car elle est pourtant constitutive du théâtre forum: elle expose un noeud des problèmes entre israéliens et demandeurs d'asile. La vision de cet homme, craignant le racisme, vient de la politique d'Israël à son égard et de son incapacité à maitriser son avenir, comme condamné à errer entre les frontières.


Fiche du film


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