Abluka


Abluka

Un film de Emin Alper

Avec Tulin Özen, Mehmet Özgür

Ce thriller donne à frémir et à penser, en jetant une contre-lumière sur la Turquie de demain.

Article de Hocine Rahli 3 étoiles



Comment répondre à l'actualité, sans cliché, ni simplisme ? Comment marier présent et intempestivité ? Le quatrième et dernier long métrage d'Emin Alper met en place un dispositif astucieux, à la fois déterminé – la banlieue pauvre d'Istanbul dans un avenir proche, en lutte contre le terrorisme – et indécis – les visages des ennemis demeurent dans l'ombre (pas d'Erdogan, ni d'islamistes). Atmosphère entre chien et loup, familière et brumeuse, le thriller Abluka (frénésie en turc) met en scène une Unheimlichkeit (inquiétante étrangeté) digne de ce nom, interrogeant le spectateur, devenu anxieux – au risque d'errer : bref, propice aux « suspicions », sous-titre du film.

 

L'inquiétante étrangeté

Hitchcock semait les spectateurs de Psycho (1960) en intervertissant les personnages principaux. Alper, la première moitié du film, place le personnage de Kadir sous la lumière crue du réel : condamné à vingt ans de prison, il bénéficie, deux ans avant l'accomplissement de sa peine, d'une liberté conditionnelle, pour peu qu'il accepte d'informer les autorités et fouiller les ordures des bidonvilles stambouliotes, soupçonnés d'abriter des terroristes. L'inquiétante étrangeté joue à deux niveaux : non seulement nous sommes plongés dans une Turquie discernable à-demi ; mais Kadir lui-même, retrouve les siens vingt ans après – son petit frère Ahmet, d'ailleurs, ne le reconnaît pas tout de suite. Le charisme de Mehmet Özgür sert parfaitement Kadir : gueule éreintée, ton taciturne, vieillesse perplexe – il ne reconnaît plus sa Turquie, ni les proches qu'il se met à soupçonner.

A la suite d'un événement décisif – l'arrestation des deux hôtes de Kadir –, la bascule opère : les solitudes des deux frères s'exacerbent, Kadir s'isole dans une misère sexuelle et une enquête policière vétilleuse, dérisoire ; tandis qu'Ahmet, que son épouse plaque, se planque chez lui et noue une relation d'amour et de haine avec un chien qu'il blesse (il exerce la profession de tueur de chiens errants, au service de la mairie), puis recueille chez lui. Deux relations ambivalentes : on chasse des chiens dont on ne connaîtra pas la menace ; on chasse des terroristes dont on ne connaîtra pas le motif. Pire, on se lie d'amitié avec l'ennemi, qu'on croyait trop bien connaître ; et on se fait des films sur l'autre, jusqu'à atteindre une violence mortifère, et pour finir, meurtrière.

 


Une esthétique déroutante


L'image léchée – des cadres bien choisis, un éclairage clair-obscur, un paysage aride, esseulé – et le son – au service d'un suspense angoissant, lancinant – nous déroutent et nous envoûtent, au gré des folles psychès de nos personnages. On regrettera l'air un peu benêt d'Ahmet – son visage naïf irrite plus qu'il n'invite, de sorte que le duo pervers qu'il forme avec son chien Coni frise parfois le mélo bon marché. Les oppositions un peu simplistes dont pâtit le scénario – parallélisme entre chiens et terroristes, manichéisme entre pouvoir oppresseur et personnages assujettis – effacent une complexité qu'il eût été heureux de creuser, tout comme les zones d'ombres, qui rendent le récit confus : quid du passé criminel de Kadir ? De l'émotivité pathologique d'Ahmet ? En dépit de ces maladresses, Abluka sait désorienter son spectateur, au risque, peut-être, de le perdre en cours de route. Sans doute est-ce le prix des lisières entre réel et folie.


Fiche du film


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