L'Impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby, 1938)


L'Impossible Monsieur Bébé (Bringing Up Baby, 1938)

Un film de Howard Hawks

Avec Katharine Hepburn, Cary Grant, Charles Ruggles, Barry Fitzgerald, May Robson

D’une excentricité délicieuse, "L’Impossible Monsieur Bébé" contient à chaque plan des pépites d’humour et d’esprit créées par une mise en scène soigneusement orchestrée derrière sa grande liberté créative.

Article de Lucile Marfaing



Os de brontosaure et léopard du Connecticut

« Le Docteur Huxley médite », la main sous le menton, les yeux légèrement levés en l’air en une attitude prétendument pensive, un mouvement de bouche en avant : tout un positionnement qui, par son mouvement caricatural, offre d’emblée l’humour malicieux et truculent qui est toute la matière de cette œuvre fantasque d’Howard Hawks, L’Impossible Monsieur Bébé. « C’est un os de la queue » affirme le paléontologue lunaire en tenant un morceau de squelette de brontosaure, hypothèse aussitôt réfutée par sa collègue et future épouse très collet monté. Le Docteur Huxley descend alors de son perchoir (dans tous les sens du terme), sans oublier de se cogner la tête. L’arrivée par la poste d’une « clavicule intercostale » pour compléter son brontosaure le fait jubiler, colis qu’il accueille comme un cadeau de noces. Ainsi s’ouvre cette screwball comedy du cinéaste, avec la frénésie de ton et de montage du genre, ici dans un univers exquisément décalé qui suit la rencontre improbable de David Huxley (Cary Grant) avec une héritière exubérante, Susan Vance (Katharine Hepburn), réunis afin de retrouver le jeune léopard en fuite de cette dernière.
 
 


Un « dérapage perpétuel de la logique »


Le critique Jean Douchet a pu dire au sujet de L’Impossible Monsieur Bébé que tout y était « dérapage perpétuel de la logique ». Cette formule rend compte avec justesse des ressorts de sens du film et de son monde, où une idée en entraîne une autre, quelle qu'elle soit, dans l’esprit d’un cadavre exquis. Une olive tombe au sol, David glisse et se retrouve assis sur son chapeau. Avant de continuer à marcher, défiant inconsciemment le ridicule de ce couvre-chef ratatiné qu’il n’a pas quitté. Le dérapage naît du décalage, du saugrenu, d’une phrase glissée sérieusement à propos d’un chien : « George sait où est ma clavicule intercostale. » L’œuvre repose sur une série de MacGuffins en forme de bestiaire (le léopard, le chien) qui renforce la consistance du scénario à tiroirs génial de Dudley Nichols et Hagar Wilde. On ne s’étonne pas du passé d’accessoiriste d’Howard Hawks devant la profusion d’objets alimentant l’âme du long métrage et son burlesque : os de brontosaure, chapeau, épuisette... Un dérapage créé également par un cadre dont les limites se trouvent sans cesse repoussées : Cary Grant qui monte son long corps sur une table, cherche à échapper au léopard, un carton au-dessus de sa tête, presque hors-champ ; ou qui saute soudainement vers le plafond en peignoir féminin exécré par l'incrédulité de la tante de Susan à le voir dans cet accoutrement. L’excentricité est ici contagieuse, elle se répand en masse dans un air brassé de portes qui s’ouvrent, qui claquent, sans accalmie, naviguant à l’envie de New York à une maison du Connecticut, puis vers un cirque ou les cellules d’un bureau de police.
 
 
 

Héritière farfelue et paléontologue haut perché : un couple symétrique


Un ensemble de travellings et de raccords précis accompagnent les scènes jamais essoufflées de cette œuvre loufoque, ainsi que le couple vecteur de tous ces dérapages : Katharine Hepburn qui jouera de nouveau une riche héritière dans Indiscrétions (Georges Cukor, 1940) et Cary Grant (qui sera également dans le film de Cukor) constituent à eux deux le formidable épicentre provoquant les secousses braques du long métrage. Si au premier abord, le personnage de David semble subir un peu malgré lui l’insistance d’une Susan déchaînée – bien moins écervelée qu’elle n’y paraît –, les deux apparaissent progressivement comme un couple symétrique, une paire dont la vitalité et le retentissement naissent de leur alchimie, tant l’équilibre comique tient de la réponse de l’un à l’autre, de leur dynamique commune, étrange duo à la Laurel et Hardy. C’est que, littéralement, l’un est le miroir de l’autre : lorsqu’ils courent à la recherche du chien George de la même manière l’un derrière l’autre, se faisant même écho (relevé par David qui ne manquera pas de signaler à Susan qu’elle l’imite), quand, au début du film, le paléontologue se colle derrière celle-ci afin de cacher sa culotte, dans une attitude sous-entendue amusante ; ils chutent l’un après l’autre, au téléphone, dans l’eau, au sol, déclencheurs maladroits et plus ou moins conscients des péripéties du film. « Vous dites tout ce qui vous passe par la tête, sans m’en avertir », reprochera David à l’imaginative et imprévisible Susan. C’est un peu cette sensation jubilatoire que l’on a en regardant L’Impossible Monsieur Bébé, jusqu’au bout emmenés dans de nouveaux rebondissements scéniques extravagants ; avec ce réjouissant état de fait livré par un psychologue à la petite semaine, et qui pourrait servir de belle maxime au film : « On peut être bizarre sans être fou. »


Fiche du film


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