Visite ou Mémoires et confessions


Visite ou Mémoires et confessions

Un film de Manoel de Oliveira

Un art d'accueillir les revenants...

Article de Lucile Marfaing 3 étoiles



Dans Ghost dance (Ken McMullen, 1983), l’actrice Pascale Ogier demandait à Jacques Derrida s’il croyait aux fantômes. Cette question fit dire au philosophe : « Le cinéma est un art de fantomachie (…) quand on ne s’y ennuie pas, c’est un art de laisser revenir les fantômes. » C’est cette impression que nous laisse Visite ou Mémoires et confessions, film autobiographique inédit de Manoel de Oliveira mais en aucun cas sa dernière réalisation puisqu’il l’a tourné en 1982, dans le but - et à la seule condition - qu’il ne soit projeté qu'après sa mort. Le cinéaste maîtrise dans cette œuvre l’art de laisser revenir les fantômes : il semble même, au premier abord, en prendre les traits. La demeure familiale, dont il est contraint de se séparer à cause de problèmes financiers après y avoir vécu durant quarante années, voit son portail s’ouvrir tout seul. Un couple qu’on ne verra jamais, qui n’est pas à voir, entre dans la propriété, leur voix off comme seule présence. C’est leur dialogue de visiteurs de la maison qui va servir de guide, de découvreur, au fil du beau texte d’Agustina Bessa-Luis, grande collaboratrice du réalisateur portugais dans l’écriture de ses films.
 
 

A la suite de ces deux voix, par un partage du regard, vêtus nous aussi des lunettes de ces visiteurs sans corps, la visite qui suit nous donne le sentiment que nous voyons ce que nous voulons voir (1) . Nous pénétrons dans la batisse familiale de Porto, où les arbres fleuris et fruités rappellent ceux vus plus tard dans Val Abraham (1993) et sont présentés poétiquement par les visiteurs comme des habitants à part entière du lieu. Au détour d'une porte, d'une encablure, de pièces et d'escaliers, nous entrons dans cette demeure vide d'êtres et silencieuse, porteuse d’un demi-siècle d’histoire de vie - celle de Manoel de Oliveira, de sa femme, de ses enfants, autant de portraits marqueurs d’une généalogie, d’un temps, d'une oeuvre de cinéma. Ils sont révélés ici par de nombreuses photographies encadrées reposant sur les meubles de la maison et impliquées dans le film par le cinéaste. La maison est le berceau de cette matière humaine et c’est l’occasion, pour la première mais aussi l’unique fois, de se livrer à ce qu’on appelle l’autobiographie, qui prend ici les traits de quelque chose qui échappe pourtant au genre, comme le suggère le titre :  à la croisée des mémoires, des confessions,...

Soudain Manoel de Oliveira apparaît à l'écran à l'intérieur de la maison. Sa présence est étrange, à la fois fermement ancrée dans la succession de plans fixes qui tissent le film mais insaisissable et évanescente. Hiératique, assis derrière son bureau ou debout, ce n'est pas tant ce qu'il dit, pourtant personnel, ni l'acte de se livrer, rare chez lui, qui fascine, que sa place matérielle à l'écran. Sa seule présence dans cet espace semble relever de la "fantomachie", d'un geste cinématographique troublant, lié à la manière dont le réalisateur se situe dans le plan et à la temporalité de celui-ci. A l'instar du motif de La Joconde qui revient à plusieurs moments, dans différents endroits de la maison, on vit l'expérience d'une temporalité évaporée, d'une perception d'un entre-deux, d'un saisissement paradoxal d'une matière déja disparue. Visite ou mémoires et confessions, court film qui paraît pouvoir s'évanouir à tout moment, est un objet aux confins des temps : tourné en 1982 pour aujourd'hui, par un cinéaste déjà âgé à qui il restait pourtant plus de trente années à vivre, et la majorité d'une grande carrière de cinéma à construire. Avec cette expérience de cinéma, ce n'est en réalité pas en fantôme que se présente Manoel de Oliveira, mais en revenant. Un revenant qui ouvre la porte de sa demeure, pour une dernière visite cinématographique.

(1) John Huston, "Pour moi, le film parfait doit donner l'impression d'être projeté depuis l'arrière de vos rétines, de façon à vous procurer le sentiment que vous voyez ce que vous voulez voir.", in Le Subjectif de l'objectif, François Niney, Klincksieck, 2014, p.18



 


Fiche du film


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