L'Esquive




Petit film d’auteur (scénario et réalisation d’Abdellatif Kechiche, déjà connu pour La Faute à Voltaire) sans prétention, L’Esquive a créé la surprise aux Césars 2005, remportant le pris du meilleur long métrage.

L’histoire prend pour cadre une cité de la banlieue parisienne comme tant d’autres, dont les lieus nous sont souvent décrits à la manière d’un documentaire. Puis le film embraye peu à peu sur l’intrigue amoureuse entre deux adolescents, Krimo et Lydia (Sara Forestier, épatante). Lydia est passionnée de théâtre ; Krimo, lui, est un ado paumé et oisif. Mais pour la belle, il se met lui aussi au théâtre, de façon un peu maladroite mais touchante.
L’aspect comédie romantique est le plus réussi du film. Tout le talent du réalisateur est de faire progressivement dériver l’intrigue vers une « love story », car c’est en attirant l’attention sur les deux héros de la romance que L’Esquive prend de l’ampleur, touchant de subtiles émotions, de la compassion au rire en passant par la curiosité. A n’en pas douter, le naturel des comédiens y est pour beaucoup dans la profonde humanité et légèreté qui se dégagent.

Mais la légèreté fait aussi place au drame. L’aspect social du film ne peut être délaissé. Le cinéaste ancre sa romance dans une réalité sociale qui aurait pu lui donner plus de force. Car la cité a beau se transformer, par le biais de l’histoire d’amour, en un théâtre filmé, il n’en reste pas moins que la dure réalité des « banlieues à problèmes » est prégnante. Les rares instants de magie volent en éclat au regard de la situation de ces quartiers, et Marivaux ne peut pas tout. Il n’est peut-être finalement qu’un simple moyen d’adoucir le quotidien de certains jeunes, mais ne constitue en aucun cas la panacée. Car il ne semble n’y avoir ni échappatoire ni solution véritable.

Le cinéaste n’oublie donc pas de se frotter au thème des cités, problématique sociétale et politique de premier plan dans la France des années 2000. Il évite, dans sa démarche, de tomber dans le misérabilisme et de ressasser les immanquables préjugés liés à cette thématique. Mais le gros problème de L’Esquive réside dans la prise de position du cinéaste. Attention, il n’est pas question de critiquer l’opinion du cinéaste sur le problème. Mais plutôt de reconnaître que sous ses airs d’histoire à la fois légère et dramatique, le film n’est absolument pas impartial. Des films références comme La Haine prennent clairement position, sans se dissimuler. L’Esquive, lui, est plus « caché ». On aurait aimé que le constat dressé sur les banlieues se contente de rester un message passé en filigrane, mais on a l’impression qu’il se mue en réel plaidoyer sur la situation des jeunes des cités. On aurait aimé que Kechiche conserve une position d’observateur, mais il se place, au tout dernier moment, en juge implacable.

Ce qui gène vraiment, c’est la manière « malhonnête » (que d’aucuns qualifieront de subtile) avec laquelle le point de vue de l’auteur est révélé. La séquence de l’arrestation des protagonistes par la police (à la fin du film) est éclairante : l’histoire d’amour est sur le point de trouver son dénouement, les deux ado vont enfin s’expliquer. Mais la police intervient et arrête toute la bande avec brutalité, sans chercher ni à savoir ni à comprendre. Les policiers sont clairement montrés comme des « bêtes » incapables de tout sentiment. Or ils sont les seules personnes extérieures à la cité à intervenir dans le film. De là à croire qu’ils symbolisent le regard général de la société sur ces jeunes de banlieue, il n’y a qu’un pas qu’on est largement autorisé à franchir, car le cinéaste n’a pas su développer cet aspect avec plus de finesse et amener cette séquence clef de manière plus adroite. Le comportement de la police devient le regard inquisiteur de toute une société. Raccourci facile, prétentieux et probablement diffamatoire.

Au final, L’Esquive laisse une impression mitigée. Il faudrait pourvoir le considérer comme une belle histoire d’amour qui donne lieu, en filigrane, à un certain regard sur l’état des banlieues. Mais le risque qu’il soit un film éminemment social, prétextant une histoire d’amour pour avancer un point de vue implacable et surtout schématique sur les jeunes des cités, existe. Un film peut-être surestimé.


Fiche du film


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