Le Juge et l'assassin (1976)


Le Juge et l'assassin (1976)

Un film de Bertrand Tavernier

Avec Philippe Noiret, Michel Galabru, Isabelle Huppert, Jean-Claude Brialy, Renée Faure

Reconstitution historique méticuleuse, "Le Juge et l’assassin" est aussi un manifeste politique contre l’instrumentalisation de la justice et le cynisme des puissants.

Article de Alexis de Vanssay



« Durant cette période (1893-1898), plusieurs milliers d'enfants et d'adolescents sont morts dans les mines. »  (Insert final de Le Juge et l'assassin.) 


Attention : un anarchiste peut en cacher un autre ! Comme ici, alors que le personnage de Joseph Bouvier, tueur en série, anar mystique et pièce maîtresse de ce chef d’œuvre qu’est Le Juge et l’assassin (1976), nous apparaît comme l’instrument dont a parfaitement su se saisir Bertrand Tavernier pour faire exploser - cinématographiquement parlant, s’entend ; mais de quelle manière ! - la société bourgeoise toute entière avec sa violence symbolique et son cortège d’injustices et de lâchetés. C’est le troisième film du réalisateur français et certainement, avec Coup de torchon, cinq ans plus tard, son film le plus sulfureux, le plus engagé, mais aussi le plus abouti sur le plan de la mise en scène - d’un classicisme parfait -, sans parler de ses deux acteurs principaux, Philippe Noiret (le Juge Rousseau) et Michel Galabru (Joseph Bouvier), qui sont, dans leur face à face tragique, au sommet de leur art.
  
 
 

Bertrand Tavernier s’est inspiré de l’histoire vraie d’un vagabond, Joseph Vacher, qui, entre 1884 et 1897, viola et assassina parfois atrocement une douzaine de bergères et de bergers dans le sud-est de la France. Vacher fut d’ailleurs déclaré plus tard premier serial killer français. Le cinéaste reprend donc comme scénario ce fait divers qui, à l’époque, eut un grand retentissement dans l’Hexagone. Dans une première partie, il filme admirablement, avec d’amples mouvements de caméra - première utilisation en France d’une Panavision anamorphique (1) -, les tribulations d’un Bouvier cheminant dans des paysages splendides, ceux de l’Ardèche, décor exclusif du film. Il y a là, dans ces séquences où le tueur va d’une victime à l’autre, un mélange de gaieté champêtre et d’hyper violence surgissant soudainement qui engendre un premier malaise. En effet, Tavernier, de par une mise en scène très réaliste, ne se contente pas uniquement de relater des faits mais parvient également à nous dévoiler la souffrance psychique d'un homme. Bouvier est en somme un « assassin souffrant », expression - et oxymore - pouvant sembler paradoxale, mais qui relèvera d'une incongruité pour une justice et une partie de l’opinion publique qui n’auront de cesse de vouloir que l’assassin paie de sa vie ses crimes. Pourtant, nous sommes bien les témoins, à force de crises mystiques et de délires verbaux, de la démence et de l'aliénation de Bouvier ; nous voyons bien que le tueur est possédé par des démons intérieurs ne lui laissant aucun répit. Dans la seconde partie de Le Juge et l'assassin, une fois la mortelle randonnée passée, aura lieu la confrontation entre le Juge Rousseau, qui a reconstitué le parcours meurtrier et instruit toute l’affaire, et un Bouvier en proie à la manipulation d’un homme de loi souhaitant à tout prix le conduire à l’échafaud.

 
 

La France des années 1880, la droite, la gauche

Dans ce film, Tavernier va s’attacher à dresser un portrait soigné, presque intimiste des deux protagonistes : Rousseau en notable ambitieux, sans scrupules et manipulateur ; Bouvier, interprété par un Galabru génial, en assassin de grand chemin, anarchiste, délirant, dangereux, amoureux de la Sainte Vierge et qui souvent nous touche tant il manifeste une souffrance psychique contre laquelle il ne peut rien. De ces portraits tout en finesse, nous le verrons, émergera toute la subtilité philosophique de l’intrigue, ce même si le drame se noue d'abord autour d'une question de droit, la responsabilité ou la non-responsabilité pénale, question qui sera ignorée par le Juge. Alors que selon toute vraisemblance, les crimes de Bouvier devraient normalement être punis par le tribunal et donc faire de Rousseau le simple exécuteur de la mise en branle d’une sentence qui va de soi, l’on apprend que le vagabond a été diagnostiqué lors d’un précédent séjour en prison comme ayant des symptômes de maladie mentale, ce qui l’exonérerait de sa responsabilité pénale et donc du jugement des hommes. La prise en compte de sa maladie mentale devrait donc conduire le juge à abandonner ses poursuites contre lui et in fine, le laisser en vie en le faisant placer dans une institution psychiatrique. Or le Juge va s’acharner à constituer un dossier pour faire condamner Bouvier à la peine capitale. Derrière les belles manières d’un homme corseté qui vit chez sa mère, l’on entrevoit le monstre. En fait, le Juge Rousseau est un arriviste. Il espère grimper les échelons de l’administration judiciaire avec la condamnation de Bouvier, qui sera son sésame vers de plus hautes sphères. Il nous semble évident que Bertrand Tavernier a voulu ici, à travers le personnage cynique de Rousseau, dénoncer l’archétype d’une bourgeoisie sans scrupules et prête à tout pour préserver sa position de domination, y compris au détriment d'une justice qu’elle est en l’espèce censée défendre.

 


Au-delà des personnalités de Le Juge et l’assassin, le cinéaste peint un tableau saisissant de la France de la fin du XIXe siècle, une France déchirée par des querelles idéologiques qui la marqueront longtemps. La IIIe République, qui prit fin en 1940, est à l'époque des faits un régime en proie à une grande instabilité ministérielle, à des scandales financiers nombreux (le scandale de Panamá) et, en dépit de la prospérité du pays, à la misère grandissante d'un prolétariat exploité dans les usines. Bertrand Tavernier rendra d'ailleurs hommage, à la fin de son film, aux ouvriers en lutte, en filmant Rose (Isabelle Huppert) à la tête d'une manifestation d'ouvriers que des soldats s'apprêtent à fusiller. La Droite et la Gauche françaises donc, cent ans après la Révolution et vingt ans après la Commune de Paris, se cristalliseront idéologiquement durant ces années-là tant les affrontements entre les deux camps y seront marqués. L'Action française de Charles Maurras, évoquée dans le film, est au zénith de son influence et la Gauche commence à s'organiser - la C.G.T. est créée en 1895. Le film illustre parfaitement ce contexte historique. Toutes les lignes de fracture idéologique fondatrices des clivages politiques hexagonaux y sont évoquées : de l’Affaire Dreyfus et son corollaire l’antisémitisme, très présents en toile de fond, en passant par la censure avec une scène d’autodafé organisée par des soldats, les débats opposant cléricaux et anticléricaux, jusqu’à l’évocation des mouvements anarchistes, forme naissante d’activisme qui culminera en juin 1894 avec l'assassinat du Président de la République Sadi Carnot. Bouvier lui-même se réclamera sans cesse des anarchistes et de Ravachol, son plus éminent représentant.

 


Une occasion manquée

Dans une analyse de Le Juge et l’assassin (2), Jean-Pierre Zarader, professeur de philosophie, démontre, à la lumière du philosophe Hegel, à quel point, au-delà de la réflexion sur la justice de classe et de la chronique d’une instruction pénale, le film exprime « l’effort d’une conscience - celle de Bouvier , l’assassin repenti - pour briser la certitude inébranlable et compacte de l’autre conscience, celle du Juge Rousseau, conscience jugeante, enfoncée dans cette « dureté du cœur » dont parle Hegel ». Ainsi Rousseau serait une « conscience rigide », adopterait une attitude de fermeture à l'égard d'autrui tandis que Bouvier, à l’inverse, incarnerait, toujours selon le philosophe allemand, la souplesse de la conscience, celle qui en ayant cheminé à travers le mal et la faute, se retrouverait. Il y aurait donc dans ce film le cheminement respectif des deux personnages centraux qui s’inverse : l’un partant d’une position d’intégrité finit par s’enfermer dans une faute qu’il avait le choix de ne pas commettre tandis que l’autre accède à une forme de rédemption. Ce que nous montre Tavernier ici, c’est que bien entendu la justice - aussi bien à la fin du XIXe siècle qu’à l’époque ou son film est tourné, dans les années 1970 - est un instrument au service du pouvoir et de l'oligarchie qui constitue ce pouvoir, mais aussi que la faute de Rousseau s’enfermant dans son acharnement contre Bouvier a un sens bien plus grand, une dimension philosophique de première importance ; « Ce que le film nous donne à voir, écrit Jean-Pierre Zarader, c’est la manière dont un homme (le Juge Rousseau) manque la chance qui lui était offerte par un autre homme (Bouvier, l’assassin) de fonder ou recréer la communauté des hommes ». Autrement dit, Rousseau manque ici l’occasion de la Réconciliation.


(1) Le Juge et l’assassin : mise en scène d’une instruction pénale à la fin du XIXe siècle, Le Blog Droit et cinéma (décembre 2010).
(2) Jean-Pierre Zarader, « Le mal et son pardon dans l’œuvre cinématographique de Bertrand Tavernier », Revue de Métaphysique et de Morale, 90e année, n°2 (Avril – Juin 1985), pp. 247-265.


Fiche du film


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