Salaud, on t'aime


Salaud, on t'aime

Un film de Claude Lelouch

Avec Johnny Hallyday, Sandrine Bonnaire, Eddy Mitchell, Irène Jacob, Pauline Lefevre, Sarah Kazemy, Valérie Kaprisky

Voyage au bout de l'ennui dans les alpages.

Article de Alexis de Vanssay 0 étoile



Claude Lelouch ne s’est jamais vraiment remis du succès d’Un Homme et une Femme (1966). Depuis, il pense que les bons films se font comme on enfile les perles. Hélas la fougue de la jeunesse et les bonnes intuitions que l’on saisit au vol ne durent qu’un temps et le réalisateur semble, depuis lors, s’enfoncer toujours plus à chaque nouveau film dans une vacuité gênante et un singulier manque de rigueur. Dans ce dernier opus, Salaud, on t’aime, Lelouch y est allé comme à son habitude, d’un casting très hétéroclite et familial : ses copains, ses amours. C’est Johnny Hallyday qui tient le rôle principal. Le rockeur campe ici un reporter de guerre à la retraite, nouvellement installé dans un chalet alpin luxueux. Johnny est entouré de son meilleur ami (Eddy Mitchell) et de ses quatre filles, qu’il a eues de quatre lits différents. On devine que les thèmes que Lelouch veut développer sont en vrac : la famille retrouvée autour du patriarche, la douceur de vivre à la montagne mais aussi, le bilan difficile du baroudeur à l’automne de sa vie… Soit. D’ailleurs, pourvu que l’émotion soit au rendez-vous, tout est permis, rien n'est interdit dans un scénario - pas même la mièvrerie de l’existence d’enfants gâtés qui passent leur temps, finalement, à se regarder le nombril et à faire semblant (si mal) devant la caméra.

 


Cette caméra justement, qui elle aussi ne sait pas retranscrire la moindre émotion. Tout semble désaccordé. Le décalage est sidérant entre le désir de Lelouch de filmer les tensions et les non-dits dans une famille qui se retrouve, et une mise en scène atone et comme impuissante à traduire ne serait ce qu’un minimum de l’enjeu affectif en germe dans l’histoire. La performance des acteurs (principalement les quatre filles de Johnny) est à l’avenant. Impression de décalage entre un texte mal récité et les situations. Décalage et lourdeur aussi parce tout est surligné au moyen d’un marqueur de gros calibre. Louis Armstrong et Ella Fitzgerald chantent. Super ! Mais ces voix sublimes ne se suffisent-elles pas à elles-mêmes ? Pourquoi nous dire qui chante ? Dans le même ordre d’idée, le metteur en scène éprouve le besoin d’étaler sur une table une collection d’appareils photos pour bien nous signifier que Johnny, son truc à lui, c’est la photo. Les dialogues sont gonflés d’aphorismes au ras des pâquerettes comme la délicate répartie de Jonnhy s’adressant à Sandrine Bonnaire : « Rentrer pour la première fois dans une maison, c’est comme investir pour la première fois le lit d’une femme : c’est intimidant. » ! Pas de doute, Johnny est en pleine forme, et que la toujours ravissante et néanmoins excellente Sandrine Bonnaire (c’est la seule lumière du film) tombe dans les bras de notre Johnny national, au summum de son pouvoir de séduction, dans un temps record, ne nous étonne guère ou si peu.

Pourtant, on ne peut pas accuser Hallyday et Eddy Mitchell (qui a l’air, ici, de s’emmerder tellement que c’est à peine dissimulé !) d’être de mauvais comédiens. Chacun dans son genre a fait la preuve qu’il était un formidable acteur. Johnny, par exemple, homme de peu de mots mais doté d’une présence certaine a été remarquablement employé par Jean-Luc Godard dans Détective (1985). Et nous n’oublierons jamais la performance de Mitchell dans le Coup de torchon (1981) de Bertrand Tavernier. Il faut croire que Claude Lelouch a été incapable de tirer de ces personnages charismatiques la moindre parcelle de leurs substantifiques moelles. Les deux rockers auraient dû s’abstenir de participer à un tel ratage. Même pour faire plaisir à leur copain Claude Lelouch.

Il n’y a pas, en définitive, beaucoup d’arguments pour la défense de Salaud, on t’aime. Rien ou presque en faveur de cette mer d’huile de plus de deux heures. Ce que ce film possède de plus remarquable, c’est l’ennui que l’on éprouve en le regardant. Si bien que Claude Lelouch lui-même semble las. C’est Eddy - amateur éclairé, comme l’on sait, des grands westerns américains -, qui a dû souffler au cinéaste de filmer le célèbre passage de Rio Bravo (1959) d’Howard Hawks passant à la télévision, dans lequel Dean Martin pousse la chansonnette avec My rifle, my poney and me. Du coup, Johnny et Eddy entonnent doucement cette chanson qu’ils connaissent certainement, à la ville, par cœur. Ils suivent la voix de Dean Martin, sans tricher, sans forcer, parfois hésitant sur un couplet, mais l’on sent déjà poindre, derrière ce fredonnement, les organes puissants et un brin éraillés par le Bourbon et le Blues, des deux chanteurs. Et l’on se dit que cet instant trop bref constitue l’unique moment de vérité du film.


Fiche du film


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