El Puesto est de ces documentaires qui s’imprègnent tellement de leurs personnages et de leurs univers qu’ils parviennent à traduire on pourrait dire matériellement la réalité de leurs existences, et à leur conférer une intensité toute d’images et de sons. Cinéphile, El Puesto l’est également, tant par sa manière de mobiliser un héritage esthétique – celui du western en l’occurrence – pour enrichir sa démarche de sens, que pour exalter de par sa réalisation même une certaine – et haute – idée de ce que peut le cinéma, à savoir donner à comprendre en donnant à éprouver sensoriellement, à la fois du temps, du bruit, des voix, des images, de la matière.
L’action, pour autant que l’on puisse parler d’action, s’y déroule en Terre de feu argentine, au sein d’une « estancia » (très grande ferme). Elle nous fait suivre pour l’essentiel le travail et le quotidien d’un ouvrier agricole, responsable d’un poste de garde situé à l’une des extrémités du domaine. On l’accompagne dans ses tâches, surveiller les terres et le bétail, réparer les barrières, dresser un poulain… Loin de tout, en toute solitude, au milieu de grands espaces vides et de tout un tas de moutons.
« Petit castor, tu t’es fait prendre. »
El Puesto frappe en premier lieu par sa très grande douceur de ton, contrastant avec la dureté tant de l’environnement approché que par moments des actions enregistrées. Celle-ci dénote un désir de marier les contraires sur lequel le film va forger sa poétique. Elle tient pour beaucoup à la grâce discrète et toujours harmonieuse de la voix et de la présence de son « personnage », imposant un corps massif et rugueux apte à s’installer et se mouvoir dans cet espace comme aucun autre, dévoilant bien plus qu’une épaisseur, une amplitude. Elle tient également à la texture d’une image 16mm qui enveloppe tout dans un brouillard, adoucissant les contours, abolissant les repères, propice à la suspension ainsi qu’à l’étirement. Entre pesanteur atmosphérique et bruissement de l’image, elle ouvre sur un écoulement du temps qui s’effectue au ralenti, qui se mesure à l’importance accordée à chaque geste, pas ou mot, ceux-ci servis par des gros plans attentifs. Elle tient enfin à la pudeur ressortant des choix de positionnement du cinéaste, embrassant sans emphase la vie d’un homme dans son milieu, cherchant avec discrétion à rendre compte de cet équilibre qui se défait et se refait en permanence entre l’un et l’autre.
Tout, ici, est affaire d’accord, de ce qui se noue entre cet homme (Marin, le « puestero ») et un paysage austère qu’il arpente quotidiennement, mais également de ce qui persiste de sa relation avec ses semblables, de par les visites qui lui sont régulièrement rendues, de ses collègues ou bien de sa patronne, et qui donnent immanquablement lieu à de petites et chaleureuses conversations autour d’un maté. Le choix du cinémascope relève, selon le cinéaste, d’un désir d’entretenir une parenté esthétique avec l’univers du western. Le rapport à l’horizontalité pose la question de comment habiter le paysage. La réponse semble portée toute entière par le « puestero », imposant dans l’image une solidité et une souplesse du corps, en même temps qu’un tempo qui semble émaner de sa voix comme de sa démarche, dont le cinéaste s’abreuve. Filmé de très loin – point minuscule avançant au milieu d’un paysage immense – comme de très près – plans minutieux sur l’accomplissement de gestes précis, il cristallise cet équilibre en travail au sein duquel la caméra parvient parfaitement à construire sa place. La scène présentant le dépeçage d’un mouton est exemplaire de cet agencement où chacun des éléments en présence (« puestero », mouton, caméra) semble travaillé par les autres, où le regard et la main se répondent et s’accordent en se focalisant sur l’action, sur ce qu’il y a à faire, sur le geste et le métier.
Quelques mots, pour conclure, sur la voix de Marin, le « puestero » : une petite voix tranquille qui participe de cette harmonie qui se construit entre le corps et l’espace parce qu’elle parvient à habiter l’un aussi bien que l’autre, questionnant (lorsqu’il s’adresse au poulain), s’autorisant un commentaire à la fois tendre, cruel et moqueur (pour un castor pris dans un piège mortel), et toujours réjouissante.
