Sibérie

Sibérie

Un film de Joana Preiss


Joana Preiss filme le couple et questionne l'intime dans un premier film qui brouille les pistes.


Article de Jean-Baptiste Viaud 3 étoiles


Au début, il y a une envie commune, celle de créer, ensemble. Joana Preiss a rencontré Bruno Dumont en Sibérie, alors qu'ils étaient tous deux invités dans l'extrême-orient russe. Ils s'aiment, font un couple. Très vite, l'idée de refaire un trajet en Transsibérien à deux se précise. Et si tout cela donnait un film? Un an après, on reprendrait le train. On se filmerait l'un l'autre, sans dispositif technique ; simplement deux petites caméras numériques, qui capteraient les humeurs, le temps qui passe lentement, les discussions interminables sur l'amour et le cinéma. Car Joana Preiss et Bruno Dumont sont deux personnes de cinéma. Sibérie se saisit de l'un comme de l'autre, capte leurs failles. Ils jouent, elle fait l'actrice mais n'oublie pas qu'elle a des images à tourner, ils se ressemblent mais ne sont plus tout à fait eux, ce sont des personnages. Et le film, qu'on croyait d'abord coquetterie d'actrice devenue réalisatrice, devient fiction qui marquerait le temps de l'amour avant qu'il ne s'effrite, le temps d'un voyage.

C'est ainsi que Sibérie peut démarrer, et s'installer dans la même langueur que le train qui l'accueille, dès qu'on accepte que c'est bien une histoire qui nous est racontée, et qu'on sort de la crainte qui nous tenait au début, celle d'assister aux tensions d'un couple qui ne nous ne regarde pas. Il faut dire que le film de Joana Preiss marche sur une frontière extrêmement fine entre ce qui est montrable et ce qui ne l'est pas ; questionne l'intime et le couple tout en prêtant attention à ne pas tomber dans l'impudeur. Il faut un moment pour y entrer, il y a comme une gêne qui se forme d'abord, un trouble quant à l'objet que l'on a face à soi - il faut prendre le temps d'appréhender ce que l'on n'a l'habitude de voir. La grande prouesse de Sibérie est d'arriver à renverser rapidement ce sentiment, pour donner un film toujours mal identifié mais doux et beau, qui avance à son rythme.

 


Il est beaucoup question de rythme, dans Sibérie. Celui du Transsibérien notamment, ce train de légende qui avale des milliers de kilomètres sur un territoire dont l'étendue donne le vertige, remonte les fuseaux horaires et fait perdre toute notion du temps, confine ses passagers en cabine tandis qu'au-dehors, les steppes désolées succèdent aux forêts et aux lacs. S'il y a un aspect documentaire dans le film de Joana Preiss, c'est par ici qu'il faut le chercher, dans son aspect document de voyage, qui rend à merveille l'expérience du train, tant par l'image que par le son. Le bruit du roulis ne cesse jamais, les paysages défilent, on voit qu'ils changent, on dirait pourtant toujours les mêmes. Si on s'ennuie parfois dans Sibérie, ce n'est que parce qu'en Transsibérien, c'est long aussi, et que tout est affaire de patience. La même patience qu'il faut dans un couple, celle dont Joana et Bruno, en tout cas l'homme et la femme du film, n'arrivent plus à faire preuve.

Sibérie est ainsi trimballé, vogue de l'anecdotique au profond, de ce qui est doux à ce qui blesse, de soi à l'autre. C'est un film qui essaye tout et se donne toutes les chances : en laissant tourner les caméras au maximum, en prêtant l'oeil à chaque chose, Joana Preiss réussit souvent à faire advenir les petits accidents, ceux qui n'arrivent que dans la vie mais qu'on ne remarque vraiment qu'à l'écran. C'est maladroit parfois, sincère toujours ; surtout, c'est admirablement monté, si bien qu'on ne sait jamais où l'on en est. Dans leur histoire, la vraie ? Ou dans l'histoire du film ? Preiss joue des frontières poreuses entre fiction et document-vérité, entre le spontané et l'écrit. Et son Sibérie s'amuse à brouiller les pistes sans jamais perdre sa voie : on veut bien la suivre.


À lire : l'entretien avec Joana Preiss.
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