Rhapsodie en août (Hachigatsu no rapusodi)




Dans Rhapsodie en août, son avant dernier film, Kurosawa met en scène trois générations : celle de Kane, la grand-mère qui a vécu le traumatisme de la bombe atomique de Nagasaki en 1945 ; celle des enfants de Kane ; et celle des petits-enfants de Kane. Tout l’intérêt du film se trouve dans l’équilibre précaire et pourtant si vital qui relie chacune de ces générations.

S’interdire d’oublier. Le devoir de mémoire. Le passé construit l’avenir. On sent tout de suite que Kane jouera un rôle d’initiatrice par rapport à ses petits-enfants. Sauf que pour le coup, l’initiation est moins évidente que dans d’autres films du cinéaste : elle se mêle à une réflexion sur l’évolution du rapport entre les générations. On remarquera en particulier un certain effritement du respect dû aux anciens. Les petits-enfants, par exemple, expliquent clairement à leur grand-mère qu’ils trouvent sa cuisine infecte lors d’une séquence tragi-comique aux sous-entendus évidents.

Cette dissolution des valeurs familiales est encore plus évidente au regard de la relation entre Kane et ses enfants. Ceux-ci n’ont plus aucun souci ni du passé, ni de la génération de leurs parents. Seule l’amélioration de leur propre condition matérielle, par tous les moyens possibles, les intéresse. Ils envient la belle situation de leurs cousins américains, se projettent dans le futur de manière éminemment égocentrique, et tentent même de manipuler leur mère.

Kane est elle le sage et humble porte-parole du cinéaste. Elle fait de la mémoire un devoir, en particulier par rapport au drame de Nagasaki (Rhapsodie en août est d’ailleurs le troisième film du cinéaste à aborder ce thème, après notamment le fort décevant Vivre dans la peur). Elle n’a plus aucune rancune vis-à-vis des Américains, l’unique responsable de tout cela est la guerre. C’est cet état d’esprit qu’elle tente de transmettre à ses petits-enfants.

Rhapsodie en août est donc l’ultime cri d’un cinéaste profondément attaché à son pays, alors même que les Japonais, en comparaison avec Mizoguchi et Ozu, le considèrent comme un cinéaste occidentalisé. « Aujourd’hui au Japon les gens ne s’intéressent plus tellement au Japon d’autrefois. Ils ne l’étudient plus. Ils ne peuvent donc pas accepter certains de mes films. C’est désespérant. Je suis convaincu que les Japonais d’aujourd’hui ne comprennent pas le Japon d’autrefois et qu’ils ne s’y intéressent pas » (Akira Kurosawa, matériel pour la presse). Il dénonce cette génération de Japonais qui ont perdu leur racine et leur identité nationale, cette génération obsédée par son bien-être personnel et pourrie par la « société du superficiel ». Cependant, il introduit une note d’espoir dans sa rhapsodie : les petits-enfants de la grand-mère, qui représentent la future force vive du pays, sont les plus réceptifs au de mémoire.

En traitant ce sujet très original, Kurosawa nous livre un merveilleux film, traversé par des éclairs esthétiques caractéristiques : on pense à la séquences des arbres éternels, au tête-à-tête entre Kane et son neveu américain, à la séquence finale de l’orage, où Kane se débat contre les forces naturelles, alors que la bande-son entonne une comptine pour enfants.

Le budget du film fut de dix millions de dollars, une somme très élevée pour un film japonais, expliquée en partie par la présence d’une grande star américaine (R. Geere). Rhapsodie en août reste cependant un film simple et intimiste.

En prenant un certain recul par rapport au sujet, le cinéaste y atteint une sorte d’ascèse. On ne ressent certes plus la fougue et l’énergie de ses précédents films. Mais pas non plus le pessimisme ambiant. Son œuvre est emprunte de nostalgie et de sagesse. « Dans cette histoire, il y a certes un côté inquiétant, mais aussi un côté rafraîchissant. C’est une histoire triste, mais d’une extrême beauté, que je ne peux appeler autrement qu’une rhapsodie, une Rhapsodie en août ». (Akira Kurosawa, matériel pour la presse).


Fiche du film


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